car quel est le saint dont la sainteté ne puisse devenir plus grande, quelle est l'âme pieuse dont la piété ne doive augmenter ? Existe-t-il quelqu'un qui à travers les périls de cette vie n'ait point succombé à la tentation, n'ait point commis de péché ? Est-il quelqu'un qui n'ait à souhaiter de voir croître sa vertu, ou à désirer d'être débarrassé d'un vice quelconque, lorsque les adversités sont pour nous autant d'écueils et que les prospérités nous corrompent ; lorsqu'il n'y a pas moins de périls pour nous dans les déceptions que dans les triomphes ? Les grandes richesses sont des pièges dangereux et la pauvreté elle-même peut nous faire tomber en tentation ; les unes inspirent l'orgueil, l'autre excite à murmurer contre la Providence. La santé nous tente, la maladie nous tente ; celle-là nous fait oublier le Créateur, celle-ci nous donne un coupable chagrin. La crainte et la sécurité nous donnent aussi des pièges ; et peu importe que l'esprit, soumis aux passions de la terre, se livre à la joie ou à la douleur, s'endorme au sein du plaisir, ou veille en proie à l'anxiété et à toutes sortes d'inquiétudes : dans les deux cas il pèche. Ainsi, tout nous prouve la vérité de cette sentence : Le chemin qui conduit à la vie est étroit et difficile (Mt 7,14); et, tandis que le chemin qui conduit à la mort est couvert d'une foule de malheureux, on ne voit que de rares vestiges de ceux qui entrent dans le chemin du salut. Mais d'où vient que le chemin de la gauche est plus fréquenté que que celui de la droite, sinon que la multitude aime trop ses joies mondaines et les biens matériels, et bien que l'objet de nos désirs soit aussi incertain et périssable, l'attrait de la volupté nous entraîne à de plus grands travaux que l'amour de la vertu. Ainsi, tandis que le nombre de ceux qui désirent les joies de ce monde est innombrable, on trouve à peine quelques âmes pieuses qui préfèrent les voluptés éternelles à celles de la terre. Et, comme le bienheureux apôtre Paul dit : " les choses visibles sont passagères, et les invisibles sont éternelles " (2 Co 4,18). La voie de la vertu est pour ainsi dire cachée et difficile à trouver ; car nous ne sommes sauvés qu'en espérance, et la vraie foi nous apprend à aimer par-dessus tout les choses invisibles.

C'est un travail long et difficile d'empêcher notre coeur inconstant de se livrer au péché et de le garantir de la contagion du vice dans cette vie, où sans cesse nous sommes exposés de tous côtés aux séductions des plaisirs mondains. Peut-on toucher à la poix sans que les mains en soient salies ? Peut-on être exempt de maladies dans un corps si débile ? peut-on se rouler dans la poussière sans être souillé ? Enfin, qui peut se flatter d'une si grande pureté qu'il reste à l'abri de toutes les tentations qui nous entourent en cette vie et que nous ne saurions éviter ? Dieu nous a fait entendre par son Apôtre " que désormais ceux qui ont des femmes soient comme n'en ayant pas, ceux qui pleurent comme ne pleurant pas, ceux qui se réjouissent comme ne se réjouissant pas, ceux qui achètent comme ne possédant pas, et ceux qui usent du monde comme n'en usant pas, car la figure de ce monde passe " (1 Co 7,29-31). Bienheureux sont ceux qui fournissent leur carrière avec une chaste continence, qui ne s'attachent point aux choses matérielles que nous devons laisser, qui se considèrent comme des pèlerins sur la terre, plutôt que comme les maîtres de ce qu'ils possèdent, et qui bornent toutes leurs espérances aux Promesses divines sans s'abandonner aux désirs et aux passions de la chair.

Le temps où nous sommes, mes frères, exige de nous, plus que tout autre, ce détachement des choses humaines et cette vertu, et il nous est d'un grand secours pour les acquérir. La pratique de la vertu fait qu'on en contracte l'habitude et qu'on y persévère. Vous n'ignorez point que nous sommes arrivés à l'époque où le démon exerce sa fureur contre le monde avec plus de violence que jamais et que la vertu chrétienne doit se tenir prête à le combattre. Si quelques-uns se sont endormis dans leur paresse, si d'autres se sont trop adonnés aux affaires de ce monde, il faut à cette heure qu'ils se couvrent des armes spirituelles et que la trompette céleste les enflamme d'une sainte ardeur pour commencer le combat. Parce que cet ennemi, dont l'envie a introduit la mort sur la terre, est en proie à la plus furieuse jalousie, et une douleur plus vive que jamais le déchire à cette heure ; car il voit de nouveaux peuples, des hommes de toutes les races devenir des enfants d'adoption, et la virginale fécondité de l'Église donner au Seigneur une foule de régénérés. Il se voit privé de sa puissance et chassé des cœurs de ceux qui étaient ses esclaves ; il se voit enlever des milliers de vieillards, de jeunes gens et d'enfants de l'un et l'autre sexe. Il voit que le péché originel et les péchés personnels ne sont point des obstacles à la justification qui ne se donne point au mérite, mais est un pur effet de la grâce. Il voit ceux qui sont tombés et qui se sont laissés tromper par ses artifices, se purifier dans les larmes de la pénitence et se faire ouvrir les portes de la miséricorde par les clefs apostoliques, en se réconciliant avec Dieu. Il sent que le jour de la Passion approche et que son empire va être détruit par la puissance de la croix, de cette croix divine, qui, loin d'être un instrument de supplice pour notre Seigneur Jésus Christ qui n'était point soumis à la mort, fut l'instrument dont Il se servit pour racheter le monde. Aussi, pour empêcher que cet ennemi qui frémit de rage ne puisse satisfaire l'envie qui le dévore, mettons plus de zèle et de ferveur que jamais pour accomplir les commandements de Dieu. Et dans ce temps où tous les sacrements de la divine Miséricorde concourent à notre salut, faisons tous nos efforts pour préparer notre âme et notre corps à ces divins Mystères ; et, afin de remplir tous nos devoirs, implorons la Grâce et le Secours de Dieu, sans lesquels nous ne pouvons rien faire. Il nous a donné des préceptes qui nous obligent à recourir à Lui ; et que personne ne s'excuse sur sa faiblesse, car Celui qui nous a donné la volonté d'accomplir sa sainte Loi nous en donnera aussi le pouvoir, comme nous l'enseigne le bienheureux apôtre Jacques : " Si quelqu'un d'entre vous manque de sagesse, qu'il la demande à Dieu, qui donne à tous simplement et sans reproche, et elle lui sera donnée " (Jc 1,5).

Quel est celui des fidèles qui peut ignorer à quelles vertus il doit s'appliquer et quels sont les vices qu'il doit combattre ? Quel est l'homme assez rempli d'amour-propre ou assez ignorant pour ne point savoir lire dans sa conscience, et voir les vertus qu'il doit acquérir et les vices dont il doit se corriger ? Personne n'est assez insensé pour ne point savoir apprécier sa conduite et ne point connaître ce qui se passe dans son cœur. Il ne faut point se flatter d'être parfait, ni se juger par la raison de la chair et du sang, mais se guider dans l'examen de ses actions sur les commandements de Dieu ; les uns ordonnent ce qu'on doit faire, les autres défendent ce qui n'est pas permis ; il est ainsi facile de se juger à l'aide des uns et des autres. Par un effet de la Miséricorde de Dieu, les commandements sont comme autant de miroirs qui représentent à l'homme l'image exacte de son âme, et lui montrent s'il est semblable à son Créateur. Dégageons-nous donc des affections et des tumultes de ce monde, et du moins dans ces jours où se sont accomplis les mystères de notre rédemption et de notre régénération, oublions la terre et portons toutes nos pensées vers le ciel.

Et parce qu'il est écrit que " nous bronchons tous de plusieurs manières " (Jc 3,2), notre premier devoir est de devenir miséricordieux et d'oublier les offenses des autres, afin que l'amour de la vengeance ne nous fasse point rompre ce pacte des plus pieux entre Dieu et nous par l'oraison dominicale. Puisque nous disons : " Pardonne-nous nos offenses, comme nous aussi nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés " (Mt 6,12), soyons toujours prompts à oublier les injures, car Dieu nous tiendra compte de notre miséricorde, et nos vengeances nous retomberont sur nos têtes. L'homme qui est continuellement exposé aux dangers de la tentation doit préférer de beaucoup le pardon de ses crimes à la satisfaction de punir ceux des autres. Est-il rien de plus digne de la religion chrétienne que ce pardon général de toutes les offenses, non seulement dans l'Église, mais encore dans chaque famille ? Que les menaces cessent et qu'on brise les chaînes de ceux qu'on a mis en prison ; car c'est se charger de chaînes bien pesantes que de ne point vouloir rompre celles des autres. On sera soumis dans l'éternité aux mêmes lois qu'on a imposées aux autres sur cette terre. Aussi " heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde ! " (Mt 5,7). Celui dont les jugements sont doux et équitables sera traité avec la même clémence qu'il aura traité les autres ; on ne doit pas refuser de pardonner à ses frères quand chaque jour on désire obtenir de la Miséricorde de Dieu le pardon de ses fautes.

Puisque le Seigneur a dit Lui-même : " Heureux ceux qui procurent la paix, car ils seront appelés fils de Dieu ! " (Mt 5,9), il faut bannir loin de son coeur la haine et la jalousie. Personne ne doit se flatter de participer aux grâces du mystère de Pâques s'il ne se réconcilie avec ses frères. Car celui qui n'aura pas eu de charité pour ses frères ne sera point mis au nombre des enfants de Dieu. Il est aussi nécessaire, pour rendre le jeûne plus méritoire, d'y ajouter l'aumône et le soin des pauvres, et de retrancher à ses plaisirs pour secourir les infortunés et les malades. Ces bonnes actions feront bénir Dieu par toutes les bouches : celui qui distribue une partie de son bien en aumône, étant le ministre de la Miséricorde divine, qui a confié aux riches la portion des pauvres. Il faut achever de détruire par l'aumône les péchés qui ont été effacés par les eaux du baptême et les larmes de la pénitence : " Comme l'eau éteint le feu, dit l'Écriture, ainsi l'aumône éteint le péché " (Si 3,30), par la Grâce de notre Seigneur Jésus Christ, qui vit et qui règne avec le Père et le saint Esprit dans les siècles des siècles. Amen.

(Xe siècle)