athos-russe Il a fait son apparition au début du XXe siècle après la publication d'un livre du hiéromomoine Ilarion intitulé « Dans les monts du Caucase » (На горах Кавказа). Le père Ilarion est un moine russe du XIXe siècle qui, après avoir vécu une vingtaine d'années au Mont-Athos, s'est retiré dans les années 1880 dans le monastère du Nouvel-Athos dans les montagnes du Caucase. Ce livre, recommandé par le staretz Varsonofij d'Optino reçut le soutien financier de la Grande Duchesse Elisabeth Feodorovna.

L'idée en question est que « dans le nom de Dieu, Dieu est présent Lui-même », faisant référence à la prière de Jésus prononcée en permanence par les moines : « Seigneur, Jésus Christ, Fils de Dieu, aie pitié de moi, pécheur !». Mais le p. Ilarion ajoute que « bien entendu, c'est à comprendre spirituellement, avec un cœur éclairé et non par raisonnement charnel » (chap. 3).
Selon lui, « le nom de Dieu est saint et même source de sainteté, c'est pourquoi lorsqu'il est prononcé, l'air est sanctifié, sont sanctifiés tes lèvres, ta langue et ton corps ; les démons sont terrifiés  lorsqu'ils entendent le nom de Dieu et n'osent approcher l'endroit où tu te tiens, quand  tu prononces le nom de Dieu » (citation). Cet enseignement de la présence de Dieu dans Son saint nom est fondé sur l'expérience vivante de la prière de Jésus pratiquée par ces ascètes.
Mais ce n'est qu'un des thèmes de ce livre consacré à la prière. Un autre grand thème est celui de la nature comme temple de Dieu, comme lieu de la présence de Dieu : la nature des monts du Caucase est pour beaucoup dans ces réflexions, bien sûr.

Le livre apparut dans les monastères russes du Mont-Athos en 1907 et fut plutôt bien accueilli par beaucoup de frères, mais fort critiqué par la branche des moines-théologiens (père Alexis Kireevski, Chrysanthe Minaev) qui menèrent une campagne de dénigrement de la théorie de l'imiaslavie : dans le nom de Jésus ils ne voyaient rien d'autre qu'un simple nom humain, porté par d'autres personnages de la Bible.
Les discussions atteignirent progressivement tous les monastères russes de la Sainte Montagne. Il est alors confié au père Antoine (Boulatovitch), du skite Saint-André, la charge de juger ce livre. Il en a d'abord une mauvaise opinion, puis change d'idée et à la place de la critique attendue par son supérieur, p. Antoine lui renvoie le livre, notant qu'il n'y trouvait rien de répréhensible.
En revanche, les démonstrations du p. Chrysanthe hostiles à l'imiaslavie, dont une copie est adressée au célèbre archevêque Antoine (Khrapovitski), déclenchent les hostilités.
En 1912, les discussions dépassent les frontières du Mont Athos pour se répandre en Russie. Mgr Antoine Khrapovitski réagit avec beaucoup d'hostilité : « Le nom de Jésus n'est pas Dieu car ce nom était porté par Josué [יְהוֹשֻׁעַ — Jekhoshu], Jésus fils de Sirach [auteur de Sagesse de Sirach — des Septantes] et le grand-prêtre Jésus, fils de Josedech. Sont-ils donc aussi des dieux ? »
Le père Antoine (Boulatovitch) reprend la plume pour écrire deux articles défendant l'imiaslavie, publiés avec l'assentiment du comité de censure religieuse.
L'archevêque Antoine, quant à lui, compare ce mouvement à la secte khlystovsto.
En mai 1912, le père Antoine rédige son ouvrage le plus important : «Apologie de la foi en la Divinité des Noms de Dieu et du Nom Jésus». Il s'attache à défendre sa thèse (ou plutôt celle de l'auteur des Monts du Caucase) par un grand nombre de témoignages de l'Ecriture sainte, des œuvres des Pères de l'Église et de textes liturgiques consacrés au nom de Dieu. Mais il reçoit une remontrance de son higoumène qui lui reproche de s'opposer à la personne de l'archevêque Antoine.
Pour ne pas allonger le récit, disons que de grands désordres se produisent alors : les uns cherchent protection auprès des autorités religieuses (y compris le patriarche de Constantinople, dont dépend le mont Athos), d'autres font appel aux autorités civiles. La lutte va jusqu'à l'expulsion d'un higoumène par ses propres moines et la bataille rangée entre partisans et opposants, décrite dans un style hilarant (si l'on peut dire !) par un des moines (texte reproduit ci-dessus).
L'évêque Nikon (Rojdestvenski) qui est, comme l'archevêque Antoine, un membre influent du Saint-Synode, soutient son confrère.
Début 1913, il semblerait que la grande majorité des moines russes de l'Athos soient pro-imiaslavie. Alors que toutes les instances hiérarchiques y sont hostiles : l'assemblée des monastères de l'Athos, le patriarcat de Constantinople, le Synode de l'Église russe et les autorités civiles russes et grecques...
Quelques mois plus tard, en mai, le Saint-Synode de l'Église russe condamne ce nouvel enseignement comme « sacrilège et hérétique ». Le Synode donne les consignes suivantes :
— célébrer des offices dans les monastères de Russie pour le retour à la raison des égarés ;
— les frères tombés dans l'erreur doivent obéir à la voix de l'Église ;
— les livres Dans les monts du Caucase du p. Ilarion et l'Apologie du p. Antoine, ainsi que les articles publiés en faveur de cet enseignement nouveau sont déclarés condamnés par l'Église, leur lecture est interdite ;
— les moines qui continueraient à défendre cet enseignement devront être soumis au tribunal ecclésiastique.
En juin, l'évêque Nikon est missionné sur l'Athos pour raisonner les  moines, mais il est traité d'hérétique.
En juillet, 621 des 1 700 moines russes de la Sainte Montagne sont expulsés avec peu d'égards sur le navire Cherson. A Odessa, ils sont défroqués.
Quelques jours plus tard, quelques centaines de moines sont encore expulsés, de sorte que, en tout, en un mois, un millier de moines russes ont dû quitté la Sainte Montagne. Envoyés en Russie, ils sont sur surveillance, privés de la communion.
Ces événements furent très mal perçus par la presse de Russie.
Sous l'influence du tsar Nicolas II, qui désire la réconciliation, les choses changent et certains des «hérétiques» sont en quelque sorte réhabilités.
Mais le Concile de l'Église russe de 1917-1918 ne change pas la position exprimée auparavant par le Saint-Synode, de sorte que certains moines interdits s'installent dans les monts du Caucase, rompant avec l'Église.
Même si la pensée théologique de l'émigration (Boulgakov, Losski...) abordait encore quelque temps encore le problème de l'imiaslavie, la lutte antireligieuse en Russie a ensuite retiré toute actualité au problème.

Pour conclure.
L'étude fort documentée de l'évêque Ilarion (Alfeev) a grandement inspiré cette analyse [mise à jour mars 2007 : la version française de cet ouvrage est sortie aux éd. du Cerf sous le titre Le Nom grand et glorieux]. Il y constate la difficulté de trouver des sources objectives sur l'imiaslavie dans la mesure où les témoignages sont soit ceux des partisans, soit ceux des opposants. Lui-même, d'ailleurs, ne cache pas ses antipathies.
Il me semble personnellement que le livre qui, malgré la volonté de son auteur, a déclenché tant de passions (Les monts du caucase) n'était pas nuisible en lui-même — le saint père Jean de Cronstadt ne disait finalement pas autre chose sur le nom de Dieu. En revanche, la recherche de systématisation de l'imiaslavie par l'auteur de l'Apologie a joué un rôle très négatif dans la mesure où le p. Antoine se plaçait au-dessus de la hiérarchie de l'Église — ce qui le conduisit à insulter les hiérarques de l'Église en les traitant d'hérétiques.
Sans doute le p. Ilarion, auteur du premier ouvrage, gardait le doux nom de JÉSUS dans son cœur, à l'inverse du p. Antoine qui l'utilisait intellectuellement. Le récit de la lutte entre les moines à laquelle participait le p. Antoine en est, à mon avis, une bonne et triste illustration.
D'ailleurs, saint Silouane l'Athonique, qui vivait sur la Sainte Montagne à cette époque, ne participa pas aux discussions et conflits. Parce que, simplement, il vivait de la prière de Jésus et les polémiques sur le nom de Jésus ne le concernaient pas : il vivait avec ce Nom.
Finalement, l'histoire de l'imiaslavie est sans doute l'histoire d'un malentendu.

Dans son étude, l'évêque Ilarion (ALFEEV) fait remarquer que, en définitive, cette crise sur le Mont Athos a eu pour effet d'y amoindrir l'influence du monachisme russe (puisque un millier de moines a été expulsé) face à la communauté grecque. Il regrette que les hiérarques russes de l'époque n'aient pas su comprendre les intentions véritables des autorités du patriarcat de Constantinople, qui, selon lui, déclarèrent ce mouvement hérétique sans l'avoir étudié sérieusement, pour amoindrir la communauté russe. Si l'on en juge par les affirmations du patriarche de Constantinople actuel dans sa correspondance des années 2002-2004 avec le patriarche de Moscou (il parle d'un grand nombre de moines arrivés de Russie sur l'Athos, mais qui se faisaient seulement passer pour moines..., et aussi d'un grand nombre d'édifices érigés, incompatibles avec l'humilité et la simplicité du monachisme), on peut malheureusement donner raison à Mgr Ilarion.


Ci-dessus : carte du Mont-Athos (cliquer pour ouvrir une carte détaillée)

On trouve également une analyse synthétique du livre « Les monts du Caucase » et de l'imiaslavie à cette page (en russe).
Antoine Nivière a publié en français un article intitulé : Les moines onomatodoxes et l'intelligentsia russe (1988)