«Imiaslavié» «imiabojie»
Par ptit moine le mercredi 18 octobre 2006, 10:00 - réflexions - Lien permanent
En réponse au commentaire de Luc, une synthèse
historique de l'imiaslavie.

photo des monts du Caucase
Il est nécessaire de préciser que le mot «Imiaslavié» (ou «Imiabožié» = «le nom de Dieu» comme l'appelait le Saint Synode de l'Eglise russe) indique que ce mouvement est proprement russe.
Il a fait son apparition au début du XXe siècle
après la publication d'un livre du hiéromomoine Ilarion intitulé « Dans les
monts du Caucase » (На
горах Кавказа). Le père Ilarion est un moine russe du XIXe
siècle qui, après avoir vécu une vingtaine d'années au Mont-Athos, s'est retiré
dans les années 1880 dans le monastère du Nouvel-Athos dans les montagnes du
Caucase. Ce livre, recommandé par le staretz Varsonofij d'Optino reçut le
soutien financier de la Grande Duchesse Elisabeth Feodorovna.L'idée en question est que « dans le nom de Dieu, Dieu est présent Lui-même
», faisant référence à la prière de Jésus prononcée en permanence par les
moines : « Seigneur, Jésus Christ, Fils de Dieu, aie pitié de moi, pécheur !».
Mais le p. Ilarion ajoute que « bien entendu, c'est à comprendre
spirituellement, avec un cœur éclairé et non par raisonnement charnel »
(chap. 3).
Selon lui, « le nom de Dieu est saint et même source de sainteté, c'est
pourquoi lorsqu'il est prononcé, l'air est sanctifié, sont sanctifiés tes
lèvres, ta langue et ton corps ; les démons sont terrifiés lorsqu'ils
entendent le nom de Dieu et n'osent approcher l'endroit où tu te tiens,
quand tu prononces le nom de Dieu » (citation). Cet
enseignement de la présence de Dieu dans Son saint nom est fondé sur
l'expérience vivante de la prière de Jésus pratiquée par ces ascètes.
Mais ce n'est qu'un des thèmes de ce livre consacré à la prière. Un autre grand
thème est celui de la nature comme temple de Dieu, comme lieu de la présence de
Dieu : la nature des monts du Caucase est pour beaucoup dans ces réflexions,
bien sûr.
Le livre apparut dans les monastères russes du Mont-Athos en 1907 et fut plutôt
bien accueilli par beaucoup de frères, mais fort critiqué par la branche des
moines-théologiens (père Alexis Kireevski, Chrysanthe Minaev) qui menèrent une
campagne de dénigrement de la théorie de l'imiaslavie : dans le nom de
Jésus ils ne voyaient rien d'autre qu'un simple nom humain, porté par
d'autres personnages de la Bible.
Les discussions atteignirent progressivement tous les monastères russes de la
Sainte Montagne. Il est alors confié au père Antoine (Boulatovitch), du skite
Saint-André, la charge de juger ce livre. Il en a d'abord une mauvaise opinion,
puis change d'idée et à la place de la critique attendue par son supérieur, p.
Antoine lui renvoie le livre, notant qu'il n'y trouvait rien de
répréhensible.
En revanche, les démonstrations du p. Chrysanthe hostiles à
l'imiaslavie, dont une copie est adressée au célèbre archevêque
Antoine (Khrapovitski), déclenchent les hostilités.
En 1912, les discussions dépassent les frontières du Mont Athos pour se
répandre en Russie. Mgr Antoine Khrapovitski réagit avec beaucoup d'hostilité :
« Le nom de Jésus n'est pas Dieu car ce nom était porté par Josué [יְהוֹשֻׁעַ —
Jekhoshu], Jésus fils de Sirach [auteur de Sagesse de Sirach — des
Septantes] et le grand-prêtre Jésus, fils de Josedech. Sont-ils donc aussi des
dieux ? »
Le père Antoine (Boulatovitch) reprend la plume pour écrire deux articles
défendant l'imiaslavie, publiés avec l'assentiment du comité de
censure religieuse.
L'archevêque Antoine, quant à lui, compare ce mouvement à la secte
khlystovsto.
En mai 1912, le père Antoine rédige son ouvrage le plus important : «Apologie
de la foi en la Divinité des Noms de Dieu et du Nom Jésus». Il
s'attache à défendre sa thèse (ou plutôt celle de l'auteur des Monts du
Caucase) par un grand nombre de témoignages de l'Ecriture sainte, des
œuvres des Pères de l'Église et de textes liturgiques consacrés au nom de Dieu.
Mais il reçoit une remontrance de son higoumène qui lui reproche de s'opposer à
la personne de l'archevêque Antoine.
Pour ne pas allonger le récit, disons que de grands désordres se produisent
alors : les uns cherchent protection auprès des autorités religieuses (y
compris le patriarche de Constantinople, dont dépend le mont Athos), d'autres
font appel aux autorités civiles. La lutte va jusqu'à l'expulsion d'un
higoumène par ses propres moines et la bataille rangée entre partisans et
opposants, décrite dans un style hilarant (si l'on peut dire !) par un des
moines (texte reproduit ci-dessus).
L'évêque Nikon (Rojdestvenski) qui est, comme l'archevêque Antoine, un membre
influent du Saint-Synode, soutient son confrère.
Début 1913, il semblerait que la grande majorité des moines russes de l'Athos
soient pro-imiaslavie. Alors que toutes les instances hiérarchiques y
sont hostiles : l'assemblée des monastères de l'Athos, le patriarcat de
Constantinople, le Synode de l'Église russe et les autorités civiles russes et
grecques...
Quelques mois plus tard, en mai, le Saint-Synode de l'Église russe condamne ce
nouvel enseignement comme « sacrilège et hérétique ». Le Synode donne les
consignes suivantes :
— célébrer des offices dans les monastères de Russie pour le retour à la raison
des égarés ;
— les frères tombés dans l'erreur doivent obéir à la voix de l'Église ;
— les livres Dans les monts du Caucase du p. Ilarion et
l'Apologie du p. Antoine, ainsi que les articles publiés en faveur de
cet enseignement nouveau sont déclarés condamnés par l'Église, leur lecture est
interdite ;
— les moines qui continueraient à défendre cet enseignement devront être soumis
au tribunal ecclésiastique.
En juin, l'évêque Nikon est missionné sur l'Athos pour raisonner les
moines, mais il est traité d'hérétique.
En juillet, 621 des 1 700 moines russes de la Sainte Montagne sont expulsés
avec peu d'égards sur le navire Cherson. A Odessa, ils sont
défroqués.
Quelques jours plus tard, quelques centaines de moines sont encore expulsés, de
sorte que, en tout, en un mois, un millier de moines russes ont dû quitté la
Sainte Montagne. Envoyés en Russie, ils sont sur surveillance, privés de la
communion.
Ces événements furent très mal perçus par la presse de Russie.
Sous l'influence du tsar Nicolas II, qui désire la réconciliation, les choses
changent et certains des «hérétiques» sont en quelque sorte réhabilités.
Mais le Concile de l'Église russe de 1917-1918 ne change pas la position
exprimée auparavant par le Saint-Synode, de sorte que certains moines interdits
s'installent dans les monts du Caucase, rompant avec l'Église.
Même si la pensée théologique de l'émigration (Boulgakov, Losski...) abordait
encore quelque temps encore le problème de l'imiaslavie, la lutte
antireligieuse en Russie a ensuite retiré toute actualité au problème.
Pour conclure.
L'étude fort documentée de
l'évêque Ilarion (Alfeev) a grandement inspiré cette analyse [mise à
jour mars 2007 : la version française de cet ouvrage est sortie aux éd. du Cerf
sous le titre
Le Nom grand et glorieux]. Il y constate la difficulté de
trouver des sources objectives sur l'imiaslavie dans la mesure où les
témoignages sont soit ceux des partisans, soit ceux des opposants. Lui-même,
d'ailleurs, ne cache pas ses antipathies.
Il me semble personnellement que le livre qui, malgré la volonté de son auteur,
a déclenché tant de passions (Les monts du caucase) n'était pas
nuisible en lui-même — le saint père Jean de Cronstadt ne disait finalement pas
autre chose sur le nom de Dieu. En revanche, la recherche de systématisation de
l'imiaslavie par l'auteur de l'Apologie a joué un rôle très
négatif dans la mesure où le p. Antoine se plaçait au-dessus de la hiérarchie
de l'Église — ce qui le conduisit à insulter les hiérarques de l'Église en les
traitant d'hérétiques.
Sans doute le p. Ilarion, auteur du premier ouvrage, gardait le doux nom de
JÉSUS dans son cœur, à l'inverse du p. Antoine qui l'utilisait
intellectuellement. Le récit de la lutte entre les moines à laquelle
participait le p. Antoine en est, à mon avis, une bonne et triste
illustration.
D'ailleurs, saint Silouane l'Athonique, qui vivait sur la Sainte Montagne à
cette époque, ne participa pas aux discussions et conflits. Parce que,
simplement, il vivait de la prière de Jésus et les polémiques sur le nom de
Jésus ne le concernaient pas : il vivait avec ce Nom.
Finalement, l'histoire de l'imiaslavie est sans doute l'histoire d'un
malentendu.
Dans son étude, l'évêque Ilarion (ALFEEV) fait remarquer que, en définitive, cette crise sur le Mont Athos a eu pour effet d'y amoindrir l'influence du monachisme russe (puisque un millier de moines a été expulsé) face à la communauté grecque. Il regrette que les hiérarques russes de l'époque n'aient pas su comprendre les intentions véritables des autorités du patriarcat de Constantinople, qui, selon lui, déclarèrent ce mouvement hérétique sans l'avoir étudié sérieusement, pour amoindrir la communauté russe. Si l'on en juge par les affirmations du patriarche de Constantinople actuel dans sa correspondance des années 2002-2004 avec le patriarche de Moscou (il parle d'un grand nombre de moines arrivés de Russie sur l'Athos, mais qui se faisaient seulement passer pour moines..., et aussi d'un grand nombre d'édifices érigés, incompatibles avec l'humilité et la simplicité du monachisme), on peut malheureusement donner raison à Mgr Ilarion.
Ci-dessus : carte du Mont-Athos (cliquer pour ouvrir une carte détaillée)
On trouve également une analyse synthétique du livre « Les monts du Caucase » et de l'imiaslavie à cette page (en russe).
Antoine Nivière a publié en français un article intitulé : Les moines onomatodoxes et l'intelligentsia russe (1988)



Commentaires
merci Ptit moine, tres instructif. Je regrette toutefois que la fin se termine un peu en polémique/ou en descriptif de la réalité (qui sait au fond ?) des conflits intra orthodoxes.
Sur le fond, faudrait voir si effectivement il y a une stratégie "anti russe", si les autorités en ont profité sans examiner le fond de la question. Cela m'étonne tout de même.
Ce qui semble plus inquiétant aujourd'hui, c'est que l'Athos soit un peu envahi. Il y a 10 ans quand j'y suis allé, on voyait déjà plein de pélerins bruyants sur les bateaux bondés, quasi tous grecs. Personne ne se donnait la peine de marcher un peu, tous prenaient le bateau pour tous les trajets. Que de monde ! Aujourd'hui, un ami qui en revient, me signale que c'est pire, que les GSM (tel mobiles) abondent, que pas mal de moines seraient en ligne sur internet, etc. Par ailleurs, faudrait voir si c'est vrai qu'on bâtit beaucoup, si c'est vrai que certains voudraient contester l'autorité du Patriarche de Constantinople, etc.
Prudence, dès lors, non ? Pourquoi rentrer dans le jeu des invectives, est ce bien monastique ?
Indigne Serge
Cet incident a malheureusement eu des conséquences très néfastes pour la communauté russe. Car aujourd'hui, comme on le comprend à la lecture de la correspondance citée plus haut, il est très difficile pour les moines russes d'obtenir l'autorisation de s'installer sur la Sainte Montagne. Ce fut d'ailleurs le cas il y a une trentaine d'années pour notre higoumène qui désirait s'installer au Mont Athos.
En l'occurrence, il faudrait plutôt parler de conflits ethniques et non «intra orthodoxes», comme vous dites.
2) Pour ce qui concerne la vie de la communauté monastique aujourd'hui — que ce soit au Mont Athos ou ailleurs —, elle est le reflet du monde contemporain. Car les moines sont sortis de ce monde contemporain et non de celui des Pères du désert. La lutte du moine reste la même, mais le moine comme homme est celui de nos sociétés contemporaines.
Il faut dire que téléphones portables, ordinateurs et internet ne sont nuisibles que s'il sont utilisés à mauvais escient (et pas seulement pour les moines). Par exemple, aujourd'hui les ordinateurs sont utilisés dans tous les domaines. Par les monastères aussi. Car pour publier un livre ou une revue, de la saisie à la photocomposition, tout passe par l'ordinateur. Ce qui nécessite évidemment de l'électricité : il est loin le temps où les moines s'éclairaient à la bougie (cf. cette photo que j'aime beaucoup).
Même chose pour l'internet. On y trouve beaucoup de livres (en l'occurrence Les monts du Caucase — en russe) et du matériel scientifique. Pourquoi donc se priver de cette gigantesque encyclopédie ?
C'est aussi, par le biais du courrier électronique, le moyen de répondre à des lettres. Auparavant on utilisait les pigeons voyageurs, puis les courriers, le télégraphe : aujourd'hui on utilise cette technique.
Quant aux téléphones portables, ils ne deviennent une plaie que s'ils sont, eux aussi, utilisés à mauvais escient. Dans le cas du Mont Athos, c'est un moyen très pratique pour régler le problème des distances. Lorsque le supérieur d'un monastère désirait appeler un moine, il devait déranger beaucoup de monde pour transmettre son message. Aujourd'hui, il lui suffit de composer un numéro de téléphone...
Je ne pense pas que le monachisme soit opposé aux nouvelles techniques, car si autrefois les moines recopiaient les manuscrits à la main, on est ensuite passé à l'imprimerie, puis, aujourd'hui, à l'impression offset. Mais c'est le rôle des pères spirituels de garder le contrôle sur ces évolutions afin que les moines n'aient pas un attachement démesuré pour ce qu'ils font ou pour les instruments qu'ils utilisent. C'est d'ailleurs un problème vieux comme le monde : ainsi abba Dorothée enseignait son disciple Dosithée à ne pas s'attacher à un couteau (Dorothée, Vie de Dosithée, N° 7).
merci Ptit' Moine, pour vos réponses. En fait c'est pareil pour nous dans le monde, nos dépendances à la télé, gsm, chocolat, etc. Mais n'est-il pas dangereux qu'un moine ait l'accès permanent, dans sa cellule, à internet ? Ce serait un peu comme si il était lâché en plein centre de New York, non ? Pas évident.
Par ailleurs, le lien vers la correspondance que vous donnez http://www.mospat.ru/index.php?mid=... ne semble pas fonctionner, il ouvre sur une page blanche. Au fait, cette correspondance est en russe ou en grec ?
bonsoir !
Bonjour, pouvez-vous me dire à quand la traduction du texte : Sur les monts du Caucase - J'ai lu que le Père Hilarion Alfeyev nous en parle et il nous donne vraiment envie de le lire.
Je vous remercie et que le Seigneur Jésus vous bénisse.
Fr. Gérard
Je vous remercie d'avoir répondu si rapidement. je suis intéressé même pour une traduction privée, pourvu qu'elle aide à la prière.
Que Jésus vous bénisse. Fr Gérard
Merci
Puis-je vous demander si vous connaissez le Père Hilarion Alfeyev ?
F Gérard
Encore Merci pour ces dernières informations...
J'aimerais savoir ce qui différencie les deux derniers livres du P. Hilarion : Le Nom grand et glorieux... et Le Mystère sacré de l'Eglise ?
Merci
En cherchant "Imiaslavie" sur wikipedia en anglais, je suis tombé sur un lien sur ce billet:
http://en.wikipedia.org/wiki/Imiasl...
Il y a aussi beaucoup d'autres sources intéressantes.
'Seigneur Jésus Christ Fils de Dieu aie pitié de moi pécheur'
Je vous signale le film russe : l'Ile qui vient de sortir en version originale en France. C'est l'histoire d'un moine fol en Christ, romancée...
très belles images et plus pour celui qui cherche Dieu.
Nous en avons un peu parlé ici : ostrov.
Merci pour votre avis.
ptit moine