le malaimé, par Jean-François Deniau
Par ptit moine le lundi 5 février 2007, 11:00 - d'accord; pas d'accord ! - Lien permanent
Pauline :Ô rage ! ô désespoir ! ô vieillesse ennemie !
N'ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ?
(Le Cid)
Père barbare, achève, achève ton ouvrage :
cette seconde hostie est digne de ta rage ;
joins ta fille à ton gendre ; ose : que tardes-tu ?
Tu vois le même crime, ou la même vertu :
ta barbarie en elle a les mêmes matières.
Mon époux en mourant m'a laissé ses lumières ;
son sang, dont tes bourreaux viennent de me couvrir,
m'a dessillé les yeux, et me les vient d'ouvrir.
Je vois, je sais, je crois, je suis désabusée :
de ce bienheureux sang tu me vois baptisée ;
je suis chrétienne enfin, n'est-ce point assez dit ?
Conserve en me perdant ton rang et ton crédit ;
redoute l'empereur, appréhende Sévère :
si tu ne veux périr, ma perte est nécessaire ;
Polyeucte m'appelle à cet heureux trépas ;
je vois Néarque et lui qui me tendent les bras.
Mène, mène-moi voir tes dieux que je déteste :
ils n' en ont brisé qu'un, je briserai le reste ;
on m'y verra braver tout ce que vous craignez,
ces foudres impuissants qu'en leurs mains vous peignez,
et saintement rebelle aux lois de la naissance,
une fois envers toi manquer d'obéissance.
Ce n'est point ma douleur que par là je fais voir ;
c'est la grâce qui parle, et non le désespoir.
Le faut-il dire encor, Félix ? Je suis chrétienne !
Affermis par ma mort ta fortune et la mienne :
le coup à l'un et l'autre en sera précieux,
puisqu'il t'assure en terre en m'élevant aux cieux.
(Polyeucte, Acte V, scène V)
Saint Polyeucte (IIIe siècle)
est le premier martyr de la ville de Melitine en Arménie (fêté le 22 janvier — NC).
Jean-François Deniau est décédé le 24 janvier.
L'été dernier, l'académien avait envoyé à L'Express un texte vengeur sur le sort funeste fait par nos ministères au 4e centenaire de son collègue académicien Corneille, article qui n'avait finalement pas été publié :
Corneille, le malaimé
Sommes-nous tombés sur la tête ? Après la
quasi-non-célébration d'Austerlitz, mais celle de Trafalgar, la logique devait
nous conduire à appeler la gare Montparnasse Waterloo Station et à débaptiser
quelques boulevards portant des noms de maréchaux. Je vois assez bien une
grande avenue Sedan. Quant au pont d'Iéna, pourquoi pas pont d'Azincourt ? La
mode actuelle est de nous donner en modèle nos revers, nos échecs, nos fautes.
Elles ne manquent pas... Bref, de faire de nous un antimodèle. N'oublions pas
de supprimer avenue et lycée Voltaire, qui, lui, fit vraiment fortune avec la
traite, et non ce pauvre Corneille.
Corneille... L'année 2006 devrait fêter le 4e centenaire de sa naissance. Grand
auteur français. Un classique entre les classiques. Les ministres compétents —
Culture ou Education, je m'y perds — ont dû prévoir de solennelles
manifestations d'hommage ? Eh bien, non ! A cette date, rien d'important n'est
organisé. D'obscurs sbires de corridors, qui régentent notre vie
intellectuelle, auraient découvert une parenté de Corneille avec un bourgeois
de Rouen, qui, comme tout habitant des ports, de la Suède au Portugal en
passant par Nantes, Bordeaux et toute l'Angleterre, a pratiqué la traite des
nègres, en concurrence avec les Arabes et les tribus africaines elles-mêmes.
Corneille est donc déclaré politiquement incorrect et ne sera pas célébré. Je
signale que de telles punitions familiales, s'étendant sur plusieurs
générations, ont été le signe des pires dictatures. Il est triste de la voir
régner dans nos antichambres.
Mais, direz-vous, il y a quand même Le Cid ! Les plus anciens d'entre nous se
souviennent du Cid monté par Jean Vilar, qui n'était vraiment pas de droite,
pour le Théâtre national populaire, qui ne l'était vraiment pas plus, avec
Gérard Philipe dans le rôle. Et dans Paris, et dans la France entière, ce fut
une rumeur de bonheur, d'admiration, d'émotion. On s'appelait au téléphone, on
s'écrivait, on se donnait rendez-vous. Eh bien, c'est fini. Le Cid est mal vu.
Est même honni. J'ai entendu la condamnation : « Une pièce d'extrême
droite. » Nos penseurs de l'Éducation auraient autorisé une exception à
Rouen, ville natale de Corneille, mais au titre de la politique culturelle
locale, sans plus. Et attention, pas Le Cid en français, pas celui écrit par
Corneille, non, un Cid interprété en chébran ou autre langage des
banlieues. Je ne peux pas le croire. Les autorités compétentes vont s'indigner,
à juste titre, que de pareilles rumeurs infâmes puissent être répandues. Déjà,
je bats ma coulpe et fais amende honorable.
Alors on me dit — je ne peux toujours pas le croire — qu'il y
aurait dans le cas du Cid plus grave qu'un délit familial de commerce de bois
d'ébène datant de plusieurs siècles. Un crime de mots. De mots inadmissibles.
Réactionnaires, extrémistes, provocateurs. J'aime les chiffres. Dans le théâtre
de Corneille, le mot gloire est prononcé 770 fois. Devoir, 344 fois. Honneur
est cité 544 fois, courage, 346 fois, vertu, 526 fois... L'Education dite
nationale peut-elle tolérer pareilles provocations ? Cela ne suffit-il pas à
condamner une ouvre, à la rejeter aux poubelles de l'Histoire, à la taxer
d'infamie ? Des mots impardonnables. Les dictatures ont toujours été très
portées sur la condamnation des mots et par les mots. Je me souviens de la
hyène dactylographe, qui avait supplanté le rat visqueux, un
peu vieux jeu. Nos maîtres de la pensée sont à bonne école.
Ce que je viens d'écrire est sûrement faux, malveillant, mal informé,
condamnable, diffamatoire, une atteinte déterminée à la considération et à la
dignité de ministères respectables et de spécialistes éminents. Soit. Nous ne
sommes qu'en août. L'année se finit en décembre. Je vais donc recevoir un
démenti particdurée : 11 mnulièrement cinglant, précisant notamment
les grandes célébrations prévues, et depuis quelle date, pour honorer comme il
convient l'année Corneille et Le Cid. Ce démenti cinglant, je l'attends ;
oserais-je le dire, je l'espère. On a sûrement exagéré des ragots
irresponsables. Les fonctionnaires dits compétents dormaient. J'aurais au moins
contribué à les réveiller.
Vive Corneille et Le Cid !
source :
L'Express du 26 janvier
Quant à nous, nous apportons notre contribution au grand Corneille, ou plutôt celle de sa consœur d'aujourd'hui — Hélène Carrère d’Encausse — spécialiste entre autres de la politologie soviétique. Fin 2005, elle prononçait un discours sous la Coupole à l'occasion du prochain 400e anniversaire de Pierre Corneille.
durée : 11 mn



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