A la première question, il sera diversement répondu selon la théologie professée. En effet, la canonisation (acte par lequel l'Eglise reconnaît que telle personne a vécu et est morte dans la foi au Christ ressuscité, et ce de manière "exemplaire" sur tel ou tel point) fait appel à des notions théologiques aussi diverses que l'ecclésiologie (catholicité de l'Eglise non seulement géographique, mais aussi temporelle, la communion des saints), la sotériologie (l'acte de rédemption du Christ est il accompli, ou en devenir?), la pneumatologie (le St Esprit fait-t-il réellement du corps des disciples du Christ son temple?)… Il n'entre pas dans le cadre de cette présentation de débattre ou de présenter tous les arguments des diverses parties, ou même d'un seul, et donc de répondre pour tous à cette question. Il nous suffira de dire que pour l'Eglise orthodoxe, qui professe qu'il y a "un seul Saint, un seul Seigneur qui est Jésus Christ, à la gloire de Dieu le Père", la canonisation est légitime dans la mesure où elle atteste de l'œuvre rédemptrice du Christ, qui fait participer les chrétiens à la sainteté divine.

A la deuxième question, il convient de voir les objections que cette canonisation peut soulever, et les arguments de l'assemblée plénière à laquelle cent quarante-quatre évêques ont pris part.

1 : Une canonisation parmi d'autres

Tout d'abord, il ne s'agissait pas d'une assemblée réunie pour la canonisation de l'ex-tsar, mais d'une assemblée plénière au cours de laquelle, parmi d'autres travaux, a été prononcé la canonisation de plus d'un millier de personnes, que ce soit des chrétiens qui ont péri lors des persécutions sous le régime communiste soviétique (dans la mesure même où, selon les propres termes du patriarche Alexis, durant le XXe siècle l'orthodoxie russe "a traversé l'une des périodes de persécutions les plus dures et les plus terribles de l'histoire du christianisme"), ou des évêques, prêtres et moines, ayant vécu au cours des trois derniers siècles (parmi ces derniers figurent, entre autres, le métropolite Arsène de Rostov, mort en prison en 1772 pour s'être opposé à la politique de sécularisation menée par Catherine II, l'évêque Innocent de Penza (1784-1819), auteur d'écrits spirituels, le père Macaire Gloukharev (1792-1847) et le métropolite Macaire de Moscou (1835-1926), tous deux missionnaires dans les montagnes de l'Altaï (sud de la Sibérie), les pères spirituels ("startsy") du monastère d'Optino - les pères Léon, Macaire, Moïse, Antoine, Anatole, Joseph et Nectaire notamment, ainsi que le père Alexis Metchev (1859-1923), prêtre de paroisse à Moscou, très connu pour son oeuvre pastorale).

2 : Non pas un martyr, mais un "souffrant sans résistance"

Nicolas II, d'autre part, n'a pas été canonisé comme "martyr" (comme l'ont annoncés quelques médias occidentaux) , mais au titre des "saints qui ont souffert la passion", avec des membres de sa famille, assassinés avec lui par les bolcheviques à Ekaterinbourg (Oural) le 17 juillet 1918. "Ceux qui les ont tués étaient des athées convaincus et ils voyaient en eux avant tout le symbole de la Russie impériale qu'ils haïssaient. La foi chrétienne de la famille impériale n'était pas un sujet de préoccupation pour eux", a expliqué un membre de la commission de canonisation, le père Georges Mitrofanov, professeur à l'académie de théologie de Saint-Pétersbourg. "C'est la mort du dernier tsar ... et non sa conduite des affaires de l'État ou sa politique à l'égard de l'Église, qui permet de soulever la question de sa canonisation". "On ne peut pas dire qu'ils sont morts en martyrs de la foi ..., mais les conditions mêmes de leur exécution rappellent un type de sainteté particulier qui s'est manifesté surtout dans l'Église russe, les saints qui "ont souffert passion", a-t-il précisé. Le père Mitrofanov a rappelé que ce type de sainteté remontait aux princes Boris et Gleb, assassinés au XIe siècle et vénérés pour avoir accepté le sacrifice de leur vie à l'image du Christ lors de sa Passion, c'est à dire, sans chercher à se défendre". Le tsar aurait pu défendre son titre ou sa personne en lançant l'armée de l'empire dans une immense guerre civile. Il a choisi d'abdiquer, de tout perdre plutôt que d'être la cause d'un gigantesque bain de sang. C'est en cela qu'il a imité le Christ. Dans ses conclusions, la commission synodale chargée des canonisations, que préside le métropolite Juvénal de Kroutitsy, avait souligné que le tsar et sa famille "donnaient l'exemple, à cette époque-là lors de leur détention à Tobolsk,... de la vertu chrétienne d'humilité et du repentir".

3 : Et la politique du Tsar ?

Comme le fait remarquer le père Mitrofanov, "les saints ne sont pas sans péché, et la politique du tsar a comporté de nombreuses fautes". Cependant, de même que ce n'est pas sur sa politique qu'a été canonisé le tsar, la commission a rejeté les objections de ceux qui soutiennent que le tsar, par ses faiblesses, porte une lourde responsabilité dans le déclenchement de la révolution : "On ne peut pas voir dans la chute de l'empire russe la conséquence des seuls actes du souverain. Les grands empires ne s'effondrent pas du fait de l'action d'un seul homme".

4 : Une canonisation politique ?

Cette décision de canoniser l'ex-tsar n'a toutefois pas fait l'unanimité. Ainsi, l'archevêque Simon, qui dirige le diocèse du patriarcat de Moscou en Belgique, s'est prononcé contre cette canonisation, lors de son intervention devant l'assemblée. Déclarant s'exprimer en tant que "représentant des orthodoxes d'Occident", il a lancé une mise en garde face à ce qui pourrait être compris comme un "acte politique" qui "ne serait pas compris" hors des frontières de la Russie. Cependant, le patriarcat de Moscou a d'ores et déjà souligné qu'une décision en ce sens ne devrait absolument pas être considérée comme "un soutien de l'Église à tel ou tel parti politique, y compris les partis monarchistes". En effet, un homme d'Etat qui, à cause de sa foi au Christ, renonce au pouvoir, cela dépasse totalement les contingences politiques.

Ainsi, il est bien clair que ce n'est ni la politique de l'ex-tsar, ni le principe monarchique en tant que tel, ni même (ni surtout !!!) l'ensemble de la dynastie Romanov qui ont été canonisés. D'autre part, ayant subi le même sort, dans les mêmes circonstances, la tsarine Alexandra Feodorovna et les 5 enfants (le tsarevich Alexis, et les grandes duchesses Marie, Olga, Tatiana et Anastasia) ont aussi été canonisés.