Je n'ignore pas que le suicide a été (et est encore) fort peu apprécié par l'Eglise.
Peut-être a-t-il été mal interprété. Nous savons de saint Augustin qu'il fut un grand penseur en Dieu, un évêque remarquable, un théoricien à bien des égards sublime. Mais fut-il toujours un cœur compatissant aux douleurs humaines ? Je n'en suis pas certain. Du moins, une grande rigueur théorique l'empêchait peut-être d'être humainement suffisamment sensible ? Écrivant cela, je pense à sa séparation d'avec la mère d'Adéodat. N'en a-t-elle pas souffert ? Certes, il est toujours possible de légitimer cette situation par des coutumes de l'époque… mais il semble bien que se retrouver célibataire, donc libre de se consacrer à Dieu, lui ait paru plus important que les réalités humaines de la vie de famille, certes moins exaltante, mais tout aussi réelle devant le même Dieu. Or, c'est ce même Augustin qui est un des premiers à théoriser une condamnation sans appel du suicide. Là encore, son rejet du manichéisme qui autorisait cette fin de parcours n'est pas indépendant de sa condamnation du suicide.
Et s'il fut un des premiers (le premier ?), il ne fut pas le seul. Cependant si le suicide est condamnable comme pratique, s'il est « d'inspiration diabolique  » ainsi que le dit le Concile d'Arles (425), fallait-il pour autant assimilé le pécheur au péché (j'entends péché au sens du terme hébreu 'HaTA (חטא) «s'éloigner du but», «manquer la cible»), et le condamner à ne pas recevoir de sépulture chrétienne, à partir du VIe siècle ?
L'argument du Docteur Angélique selon lequel le suicidé s'érige en juge là où Dieu seul peut juger, semble bien se retourner contre son auteur, qui s'érige aussi en juge (du suicidé), alors que Dieu seul est juge. Mais l'époque était ainsi, et aucune branche de l'Eglise n'a échappé à cette manie. Ce qui est d'autant plus surprenant que, aux mêmes époques, saint Ambroise loue la conduite de sainte Pélagie qui, avec ses compagnes, préfèrent se donner la mort plutôt que de subir outrages et persécutions. Et non seulement lui, mais Tertullien, Eusèbe de Césarée, Jérôme ou encore Chrysostome ont approuvé la conduite semblable de femmes placées dans des situations similaires. Or, ne pourrait-on dire qu'elles n'ont pas eu suffisamment la foi en « Dieu leur Sauveur » qui pouvait les délivrer des griffes des lions ? Or, plusieurs d'entre elles sont honorées par l'Eglise comme saintes. Leur suicide, parfois collectif, n'a donc pas été interprété avec toute la rigueur dont l'Eglise devait faire preuve par la suite, sauf peut-être justement par Augustin, qui se retient cependant un peu dans sa condamnation, mentionnant l'exemple éloquent de Samson.
On peut, à bon droit je crois, considérer que l'argument de Jean-Marie Vianney, concernant la hauteur du pont, tout capillotracté qu'il puisse sembler, répond assez bien à l'intransigeance de ceux qui veulent que la décision de suicide soit le dernier acte libre de la personne : ils n'en savent rien. Et n'en sachant rien, il convient de garder entrouverte (et pourquoi entrouverte seulement ?) la porte de la miséricorde. Comme le rappelle Paul Evdokimov, durant la liturgie de Pentecôte de l'Eglise orthodoxe, il y a des prières « même » pour les suicidés. (A mon goût, c'est un peu léger… C'est d'ailleurs aussi l'avis du P. (...) qui avait accepté de prier pour le père (non orthodoxe) d'un ami qui s'était pendu. J'ignorais alors tout de la « législation canonique », mais sa première réaction avait été : « ne porte aucun jugement, Dieu seul sait… » (je ne portais d'ailleurs aucun jugement…).
De ma propre expérience (puisque j'avais très sérieusement envisagé une « sortie de vie » de ce genre il y a quelques années), je garde quelques souvenirs que je vais tenter de vous partager.
On se sent immergé dans une douleur (qu'elle soit physique ou morale) persistante et jugée insupportable, à laquelle nous ne pouvons envisager aucune solution de sortie, aucun apaisement. Aucune attention, aucun argument ne peut entamer durablement cet état douloureux. Je me souviens à ce propos d'un ami qui m'avait dit : « Tu ne peux pas nous faire ça ! » Je n'avais alors pas répondu, mais au fond de moi, c'était : « Pourquoi pas. Ce n'est pas à toi que je le fais. Tu n'as rien à voir là-dedans. Je t'aime bien, mais ce que je souffre, c'est trop, et tu n'as pas de moyen de supprimer cette douleur. » Car un apaisement temporaire ne présente aucun intérêt : le syndrome douloureux revient, et le peu que l'on croyait avoir gagné comme soulagement, est une perte de plus.
Ainsi, le suicide — autant que je puisse en juger par ma petite expérience — n'est pas dirigé contre les proches qui n'auraient pas su ou pas voulu aider : ils ne peuvent pas aider. S'il peut y avoir idée de vengeance, c'est contre la personne que l'on juge  — à tort ou à raison — comme responsable de notre état, et dans ces cas, on le fait savoir.
Est-ce manque de foi en Dieu ? S'il s'agit du « Dieu immédiat » qui va tout faire concourir à mon bien, et vite ; probablement. Mais l'image que l'on a de Dieu varie selon les circonstances, et choisir d'arrêter cette partie du parcours n'est pas forcément une négation théologique de Dieu, ou de sa miséricorde. C'est plutôt chercher une bonne bouffée d'air frais alors qu'on étouffe. En cela, l'exemple de sainte Pélagie est une bonne illustration d'une « attitude de foi » possible. Et on n'est pas très loin de Jean, dans Les saints vont en enfer de Gilbert Cesbron, qui écrit, avant de passer à l'acte : Mon Christ, j'en ai marre. Je n'en peux plus. Je vais vers Toi… »
Mais se suicide-t-on réellement délibérément ? Le P. Tesson dans son étude « Suicide et Droit canonique » (Cahiers Laënnec, 1966) en doute très nettement. Et de fait, c'est dans le brouillard de pressions intérieures atteignant nos limites que l'on se résout à cette extrémité. C'est lorsqu'on pense ne plus avoir d'autre issue, que l'on passe à l'acte. Passage à l'acte qui ne nous viendrait pas à l'esprit quand ça va bien.
Enfin, en supposant même que tout ce que nos plus rigides théologiens ont imaginé soit juste (à Dieu ne plaise !), reste cette anecdote du désert (Nau 74) :

Un moine très pieux avait un ermite pour ami. A la mort de celui-ci, le moine entra dans son ermitage et trouva 50 pièces d'or. Tout surpris, il se mit à pleurer dans la crainte que l'ermite ne soit rejeté par Dieu à cause de cet argent. Comme il priait beaucoup pour lui, il vit un ange de Dieu qui lui dit : « Pourquoi t'inquiètes-tu à ce point pour l'ermite ? Ce que tu désires pour lui, abandonne-le à la bienveillance de Dieu : si tous étaient parfaits, comment se manifesterait la bienveillance de Dieu ?

Ce que le moine entendit justement comme étant l'annonce du salut de son ami, et il s'en réjouit fort, louant Dieu de tout cœur. Tout ceci étant dit, aucun argument, aucune phrase ne saurait apaiser la douleur de la perte d'un proche, surtout dans ces circonstances. Mais là n'est pas le but de ce courrier. Il n'est pas non plus des vous « informer »… mais de partager avec vous, à ma manière, ce moment. Permettez-moi de terminer cette lettre par une prière.

Je remercie ici l'auteur de cette lettre.
ptit moine