pauvre cosmos
Par ptit moine le samedi 15 décembre 2007, 11:00 - réflexions - Lien permanent

Un ami nous raconte sur son blog un fait révélateur de la vie des paroisses en Russie, de l'une d'entre elles en tout cas.
Depuis quelques années des iconographes décorent une église de village de la région de Voronège. Ils ont achevé une fresque représentant la fête de la Pentecôte : la Descente de l'Esprit-Saint sur les apôtres. On voit sur l'image les douze apôtres réunis et en bas est traditionnellement représenté un vieillard, le cosmos, tenant douze parchemins : symbole de l'Univers dans lequel les apôtres devront accomplir leur mission. Les rouleaux symbolisent la grâce apostolique et le pouvoir qui leur est conféré par le Seigneur de lier et délier.
Mais le tiers des paroissiens s'est révolté à la vue de cette fresque. Ils y ont vu la représentation de l'Antichrist tenant un code-barres... et ont quitté la paroisse. (Le code-barres est pourtant constitué de 13 ou 8 chiffres et non 12.)





Commentaires
Dans les pays de vieille tradition orthodoxe, c'est comme en France pour les catholiques de base, il est plus d'importance dans la forme que dans le fond, et beaucoup, malgré les catéchèses proposées sont très peu au fait de connaissance précise ou précisée concernant leur propre foi... alors... ce n'est pas étonnant !
Certes les paroissiens n'ont pas bénéficé depuis fort longtemps de l'enseignement des codes de l'iconographie. Mais qu'ont fait les nouveaux iconographes pour y remédier ? Quand on sait que la plupart des "peintures murales" de la nouvelle cathédrale du Sauveur de Moscou, ont été réalisées à l'acrylique sur support en béton ... Quand je vois les photos prises dans une usine à icônes (voir un des billets précédents ;-))... Quand j'entends "l'enseignement" de responsables de paroisse, qui, avec la plus sincère bonne foi, n'en doutons pas, donnent des explications "techniques" qui feraient hurler de rire Théophane ou Andreï...J e me dis qu'il y a pas mal de travail d'enseignement à faire, d'un côté comme de l'autre.
Heureux dimanche à tous.
Ben dites donc... moi qui avait été "tenté" par une "conversion" à l'orthodoxie... C'est tout à fait semblable à ce qui se passe chez les cathos... (toutes choses égales par ailleurs...)
Quant aux "catéchèses" proposées par les vaticandeutistes cryptoprotestants...
L'éternel problème de l'Eglise : Les fidèles comprennent-ils au moins un seul mot de ce qu'elle leur enseigne !
Un petit aparté sur l'icône de la Pentecôte : le "Vieux Cosmos" est un archaïsme un peu étrange, puisque l'icône est sensée bannir au nom du mystère de l'Incarnation tout élément purement symbolique... je ne sais plus quel concile œcuménique l'a décrété, à propos de l'agneau et du poisson comme représentation symbolique du Christ... de même les anges, les saints et la nature sont représentés pour leur participation à la divinité et pas en temps que symboles.
Bien sûr, le vieux Cosmos est là par respect d'un modèle très vénérable, je ne l'ôterais des icônes sous aucun prétexte. Il est même des peintres qui gardent la personnification du Jourdain avec sa cruche dans l'icône de la Théophanie.
Tout image repose sur une parole (un titre, un commentaire, une référence culturelle,...) et particulièrement les images sacrées. Vorochi... Vorobilov, votre ami bloggeur, l'a bien compris et, après avoir raconté que le prêtre était dépassé il en appelle à la Sainte Inquisition! "Господи, даруй нам Святую инквизицию…" Au début, j'ai cru qu'il était ironique, mais dans un commentaire qui suit le billet il a l'air sérieux...
Ah, la Sainte Inquisition... Quel dommage que Vatican II l'ait édulcorée en une "Congrégation pour la Doctrine de la Foi", hein Christophoros? Quant aux Dominicains, "avant ils brûlaient les hérétiques, maintenant ils les publient" (aux éditions du Cerf, comme Olivier Clément? ;-)) et voilà que les orthodoxes viennent nous piquer le concept !
Mais ne vous gênez pas, nous n'en avons plus besoin... les forêts russes sont vastes, il y a de quoi faire de beaux autodafés.
Plus sérieusement, voilà une belle illustration du téléscopage entre la société de consommation et les valeurs traditionnelles de l'Eglise... Nous, on en voit depuis plus de trente ans et ils sont apparus tout naturellement, mais les russes l'associent à ces quinze dernières années et en même temps que le grand chambardement de la fin de l'URSS. Ces braves paroissiens voient des codes-barres partout maintenant, et je les comprends. Ce côté répétitif des lignes noires, les chiffres qui donnent l'impression que tout ce que contient le monde peut être numéroté et vendu.
Oui, ça doit faire frissonner du monde.
Au passage, un petit exemple de l'obsession des codes-barres, tenant un peu de la "félure mystique" :
http://www.barcodeart.com/art/portr...
..."le "Vieux Cosmos" est un archaïsme un peu étrange, puisque l'icône est sensée bannir au nom du mystère de l'Incarnation tout élément purement symbolique."...
Mon très cher manuel d'iconographie dit ceci :
Les douze rouleaux représentent les douzes langues dans lesquelles les Apôtres vont pouvoir porter l'Evangile aux habitants de la Mésopotamie, de la Judée,de la Cappadoce, du Pont, de l'Asie, de la Phrygie, de la Pamphylie, de l'Egypte, de la Lybie, de l'Italie (romaine), de la Crête et de l'Arabie.
Le manuel de Chilandari précise lui, que "le Monde" est le prophète Joël couronné. "Je répandrai mon esprit sur toute chair...", ces paroles ont fait de lui le prophète de la descente de l'Esprit Saint.
...c'est vrai "Congrégation pour la doctrine de la foi"...ça l'fait moins...comme disent les djeunes....
...quand les vaticandeutistes si "charitables" persécutent les vrais catholiques...à Amiens (Picardie) par exemple (amiens-catholiques-sdf.com)... six cents personnes assistent à la messe dehors alors que des dizaines d'églises sont vides dans le diocèse... et que les Orthodoxes disent la Divine Liturgie dans le chœur de la cathédrale (pourquoi pas, par ailleurs....). Evêque Cauchon pas mort !
@ Christophoros :
C'est peut-être justement là que se trouve le fond du problème. Lorsque vous écrivez «quand les vaticandeutistes si "charitables" persécutent les vrais catholiques», par une généralisation hâtive vous sous-entendez que ceux que vous appelez les "vaticandeutistes" ne sont pas des catholiques : ça ne favorise pas le dialogue. D'ailleurs, s'agit-il de "persécution" (mot à utiliser avec précaution) ou d'indifférence (voire d'une culture du mépris... réciproque) ?
Vous écririez "des" vaticandeutistes.. .persécutent (?) "de vrais" catholiques... (ou mieux : "d'autres vrais catholiques"), vous laisseriez place à une possibilité d'entente (d'ailleurs, certains propos sur le site que vous indiquez sont nettement plus nuancés).
C'est un peu le problème qui semble s'être posé dans cette paroisse en Russie : des gens convaincus d'être dans leur bon droit qui se mettent dans l'incapacité d'entendre ce que peuvent avoir à dire les autres : ceux qui ont peint le "blasphème" des codes barre sont forcément sous l'influence du diable, et seuls quelques vrais chrétiens orthodoxes sont suffisamment vigilants pour démasquer l'intrusion du démon dans l'église. Non seulement ils ont faux dans leur interprétation de la fresque, mais en plus, ils se laissent emporter par un esprit de "division" et de mépris de l'autre. C'est certes le fruit de décennies d'athéisme d'Etat et d'absence de culture chrétienne équilibrée (les groupuscules chrétiens millénaristes plus ou moins aberrants ont pullulé sous Staline et Krouchtchev), mais aussi une manifestation de mépris assez pénible.
Espérons toutefois que le problème qui se pose à Amiens pourra être résolu dans la reconnaissance réciproque.
Je pense que les catholiques traditionnalistes d'Amiens n'ont que faire de la "reconnaissance réciproque" des vaticandeutistes. Ce qu'ils veulent, et on les comprend, c'est obtenir une église à la place de celle qu'on leur a pris... alors que le diocèse compte de nombreuses églises. Mais peut-être l'évêque craint-il que ses (maigres) troupes ne désertent son bateau ivre qui prend l'eau de toute part...
@Marie
Merci pour vos éclaircissements iconographiques, pour les rouleaux l'explication allait de soi, mais pour ce qui concerne le prophète Joël... mmm, ça me paraît un peu "a posteriori" mais je l'accepte. Après tout, on a bien le prophète Elie sur la Nativité du Christ.
Et merci pour le rapprochement avec Saint-Sauveur et toutes ces peintures sentimentales qui m'ont beaucoup déçu quand j'ai fait mon voyage en Ukraine... et lorsque je fais un tour dans l'église "officielle" des Russes, hélas.
@Christophoros.
N'oubliez pas les "vaticandeutistes crypto-orthodoxes" dont je suis, ou dites plutôt "deutero-vaticanistes" pour ceux que vous vouez aux gémonies. De plus, la remarque d'Albocicade est juste : vous ne savez pas ce qu'est une véritable persécution, si vous voulez un témoignage de catholique, demandez aux Polonais, aux Hongrois ou aux Slovaques (pas aux Tchèques, leurs mentalités religieuses vous déplairaient sûrement). Je ne peux pas faire plus de commentaires sur Amiens, ce genre de conflits repose très souvent sur des problèmes de personnes. Comme le prêtre meneur du mouvement traditionnaliste l'a lui même remarqué, l'évêque a permis deux messes de rite St Pie V par semaines ; la suite de "l'homélie" en question se répend en considération sur de "vrais séminaires catholiques" ou de "vraies écoles catholiques", des allusions à une société révolue, à des souvenirs enjolivés de l'Eglise "d'avant".
N'oubliez pas non plus que, selon nos frères orthodoxes, nous avons divergé de la Tradition bien avant Vatican II, bien avant même le concile de Trente qui a accouché de votre chère "mese de Toujours"...
C'est vrai Tertius, je le confesse, je suis un grand pécheur je préfère l'Eglise "d'avant" : celle de Louis XVI, du Saint Curé d'Ars et de Padre Pio ...Quant aux persécutions, je vous le confesse les catholiques traditionnalistes ne subissent qu'une persécution "soft", "jésuitique"...mais qui existe néanmoins...des prêtres vaticandeutistes qui refusent de vous serrer la main quand ils vous ont vu (horreur) vous agenouiller au moment de l'offertoire...des messes selon saint Pie V à 9 h du matin (les familles nombreuses tradis n'ont qu'à se lever tôt, ça leur fera les pieds...) etc, etc... Quant à la "messe de toujours", faudrait voir à ne pas confondre tradis et incultes, Saint Jean Chrisostome (j'assiste aussi à des Divines Liturgies, si, si...) , on connaît...Pour conclure, merci à tous les catholiques présents ces dimanches à Amiens..Merci ! Merci !
PS : vous présentez faussement l'affaire d'Amiens comme une querelle de personnes à peu près partout, les catholiques traditionnalistes font face à des vexations...( exemple à Bordeaux en son temps...)
Mouais... sur Dailymotion il y aussi la procession dans la cathédrale d'Amiens que vous aviez mise sur votre blog. Lorsque j'en ai parlé à "mon" curé, il m'a regardé comme si j'étais un débile profond... (histoire de me signifier que lui, la relique de Saint-Jean Baptiste, il... (censuré), et m'a cité les Evangiles avec une histoire de tête enterrée à Sichem (ou dans un autre bled improbable de Palestine - (Palestine hein, pas Israel...).
Il y a des jours un peu plus durs que les autres, heureusement qu'on a le blog du Moinillon.
(Christophoros - nominé dans la catégorie du commentateur le plus "fayot" sans mérite collège de Jésuites oblige...)
Et pour avoir un aperçu de l'extérieur de la cathédrale d'Amiens, les catholiques "punis" sur le parvis :
www.Dailymotion.com/Clamamus/video/6349067 (messe du 16.12.2007).
@Christophoros
Sur le chef de Jean Prodrômos,
la légende des "deux têtes de Saint Jean Baptiste" est très populaire, elle serait née lors de pèlerinages à Jérusalem devant la vision déroutante pour un occidental de Saint Jean, l'ange du Désert, qui, non seulement a des ailes, mais tient sa tête coupée avec une autre sur ses épaules...
En occident, voyez un peu saint Denis, les saints prennent bien leur tête sous leur bras après leur martyre, mais le cou garde un trou sanglant (beurk)
Bien, et s'ajoute l'histoire de ce pèlerin qui va adorer le Chef du Précurseur et qui le touve plutôt petit. Il s'en inquiète auprès d'un moine, qui lui répond : "Oui, mais c'est la Tête de Jean-Baptiste encore enfant."
De fait, il n'y a pas deux mais trois lieux de pèlerinage qui se targuent d'abriter le Saint Chef : La mosquée omeyyade de Damas (Jean-Baptiste et Zacharie sont vénérés comme des prophètes par l'Islam), Saint Jean d'Angély, où la tête est apparue miraculeusement autour de 1066 (pouf! comme ça...) et donc Amiens, depuis une date bizarrement proche de 1204 (hum, hum) dont parle l'article suivant:
http://la-france-orthodoxe.net/fr/s...
....euh....il me semble bien que Saint Christophe a seulement été "déplacé" ("déporté" ?) par Paul VI en août, alors qu'il était auparavant fêté en juillet ( en mai en Orient -voir Wikipedia)....
Dans l'ordre profane, Christophe est aussi un des héros principaux du superbe roman de Ernst Wiechert : "Missa sine nomine"... en poche, éditions "motifs" p. 173 (traduit de l'allemand par Jacques Martin)
(...) "Si nos maîtres le permettent, raconte-nous une histoire, Christophe.
Christophe était assis au coin du feu, à côté des deux femmes de la maison forestière. Il sourit de sa bouche un peu tordue et bourra du tabac frais dans sa courte pipe. Sa tunique bleue, usée jusqu'à la corde, était brossée proprement; les bougies faisaient reluire ses boutons armoriés et ses cheveux blancs. Son ombre, derrière lui, s'étalait, grande et tranquille sur le mur clair.
Il regarda les trois frères à tour de rôle en souriant, puis ses yeux se tournèrent vers la lumière et les ombres de l'arbre.
- Voici ce que racontait mon grand-père, commença-t-il : "Quand le père de mon père était cocher, il avait un maître sévère, au verbe prompt. Il avait longtemps fait la guerre, au temps de l'empereur Napoléon. C'était un maître dur, mais en avait aussi vu de dures dans ses chevauchées, et il était habitué à commander, non à obéir.
Un soir de Noel, mon bisaieul sortait avec lui d'une petite ville; il allait vite, car c'était aussi l'heure d'allumer l'arbre. Ils s'étaient attardés, et la neige tombait à gros flocons. Il y avait aussi des loups dans les bois, dans ce temps-là; ils avaient allumé les lanternes de leur traîneau et le maître tenait un fusil sur ses genoux.
"Quand ils sortirent du bois et que les lumières du château leur apparurent toutes pâles, mon bisaieul tira soudain les rênes de ses quatre chevaux, car, à la lueur des lanternes, il avait vu un enfant au bord du chemin. C'était un petit enfant, un garçon, la neige couvrait ses épaules. Et mon bisaieul raconte qu'il avait pris peur, car cet enfant n'avait point de neige sur les cheveux, il n'en avait que sur les épaules. Or il neigeait fort. Mais ses cheveux étaient comme de l'or, sans un seul flocon de neige.
L'enfant avait tendu la main droite, la paume en haut, comme s'il voulait qu'on lui donnât quelque chose. Il avait l'apparence d'un enfant de journalier. Son visage était gai et souriant. Il était tout seul, à l'orée de cette profonde forêt et, maintenant que les clochettes ne tintaient plus, on entendait dans le lointain les hurlements des loups.
Les chevaux ne bougeaient pas, ils n'avaient pas peur.
- Continue, Christophe, cria le maître avec impatience, il est tard.
Mais mon maître ne partit pas. Il avait joint sur les rênes ses mains engoncées dans de lourds gants fourrés et regardait l'enfant. Il raconta, plus tard, qu'il était impossible de détourner les yeux de cet enfant.
- En avant, Christophe ! cria son maître, en se levant dans le traîneau.
Mais mon bisaieul ne partit pas. Il souleva la couverture qu'il avait sur ses genoux, l'enfant posa le pied sur le patin du traîneau et s'assit à côté de mon bisaieul. Il ne cessait de sourire.
Le maître se mit dans une colère telle qu'il s'oublia. Il n'en voulait pas à l'enfant, mais à mon bisaieul, qui ne lui avait pas obéi et c'était cet enfant qui en était la cause.
Le maître était debout dans le traîneau; son uniforme étincelait sous ses fourrures. Il saisit l'enfant par les deux épaules et voulut le pousser dans la neige.
Mais l'enfant ne bougea pas. Il était assis, il examinait les chevaux, dont les lanternes projetaient les grandes ombres dans la neige et souriait. Moin bisaieul tenait les rênes, il regardait. Il raconta qu'il n'aurait pas pu lever le petit doigt. Un frisson le parcourut, mais il n'avait pas peur.
Alors le maître sauta en bas du traîneau avec un juron effroyable. C'était un juron qu'il avait appris à la guerre, dans les affres de la mort. Debout à côté des patins, il leva les deux bras et voulu arracher l'enfant du traîneau.
Mais l'enfant ne bougea pas. Il leva les deux mains, comme pour montrer qu'il ne se tenait pas. Et il sourit.
La neige continuait à tomber, sous la lumière des lanternes et il y avait un tel silence que mon bisaieul entendait battre son coeur.
- Montez, montez, dit-il tout bas. Pour l'amour du Christ, montez !
Et le miracle fut que le maître obéit. Il remonta, et ils continuèrent leur chemin. Mon bisaieul pouvait à nouveau bouger les mains. L'enfant était assis, silencieux, à côté. Sur ses cheveux d'or on ne voyait pas le moindre flocon de neige.
Et quand ils entrèrent dans la cour du domaine, ils eurent grand-peur. Car, à l'instant où le traîneau passa sous le blason du portail, toutes les fenêtres du château, toutes les chaumières, les écuries et les étables s'illuminèrent d'un seul coup. Toute la cour était éclairée. C'était une lumière, disait mon bisaieul, qui n'était pas de cette terre. Et tous les paysans sortirent de chez eux; les bêtes passèrent la tête à la porte de toutes les écuries et des étables, comme si on les avait détachées. Les chevaux, les vaches, les moutons. Et tous regardèrent, sans faire le moindre bruit, le traîneau décrire une vaste courbe et s'arrêter devant le perron. Et tous virent l'enfant, tous. Il n'y eut pas un seul qui ne l'eut vu.
Il descendit du traîneau le premier. A vrai dire, disait mon bisaieul, il ne descendait pas, il planait. Sans pesanteur, comme un flocon de neige. Il se retourna une fois vers le traîneau, sourit et, traversant la cour, il entra dans la chaumière où un enfant était à l'agonie. Tout le monde savait qu'il ne passerait pas la nuit de Noel.
Et quand l'enfant du traîneau franchit le seuil de la chaumière, toutes les lumières de la cour s'éteignirent d'un seul coup. Les gens étaient comme éblouis et ils durent aller à tâtons dans les étables pour rattacher les bêtes.
Mais mon bisaieul descendit du traîneau et aida son maître à monter l'escalier, car il ne pouvait marcher tout seul. Et à l'intérieur, dans le grand vestibule où se trouvait l'arbre de Noel, entre les murs ornés de ramures de cerfs, de tableaux et d'oiseaux empaillés, le baron jeta un coup d'oeil circulaire, comme s'il s'était trouvé dans une grande forêt inconnue, et il dit d'une voix qu'on ne lui avait jamais entendue : "Je te remercie, Christophe..."
Or l'enfant du journalier guérit dans la nuit....
Oui, conclut Christophe de sa voix douce et basse, ce fut la nuit où mon bisaieul conduisit l'Enfant Jésus." (...)
Sur Ernst Wiechert : "Né en Prusse en 1887, Ernst Wiechert a vécu avec une intensité particulière la double épreuve de la Seconde Guerre mondiale et du triomphe du nazisme en Allemagne. Ecrivain aussi vénéré en son temps que Thomas Mann et Hermann Hesse, détenu à Buchenwald ( expérience qu'il relate dans le Bois des morts), il s'est exilé en Suisse en 1948. Il meurt en 1950 au moment de la publication de Missa sine nomine ( la messe sans nom).
Missa sine nomine : " Le grand ciel embrasé qui sert de toile de fond à Missa sine nomine, c'est l'Allemagne vaincue de 1945, l'Allemagne "année zéro" qui survit dans les décombres.
Dans un château dont il a hérité mais est occupé par les Américains, Amédée von Liljecrona retrouve ses deux frères qui ont fui la Prusse orientale occupée par les Russes.
Il a passé les quatre dernières années de la guerre dans un camp de concentration. "Je ne suis plus un chrétien, je suis un fauve. Je suis allé dans la fosse aux bêtes, il ne faut plus me parler."
Missa sine nomine est le récit de ce retour parmi les hommes. Toute la profondeur et la beauté de ce livre naissent de l'impossibilité d'un retour progressif. Il faudra pour vivre à nouveau une véritable conversion à la vie. Une offrande sans nom."