Vie de Diadoque de Photicé

Diadoque s'inscrit dans la durée du Ve siècle après Jésus -Christ : né vers 400, il meurt avant 486, date d'une Histoire de la persécution vandale, dont l'auteur fait son éloge. Il fut évêque de Photicé, petite ville de la province de Vieille Épire, au nord-ouest de la Grèce actuelle : ce qui fait de lui «le plus occidental des évêques d'Orient» (1), et partant des Pères grecs. C'est comme évêque de Photicé qu'il participe au concile de Chalcédoine en 451. L'un des buts de ce concile était de combattre l'hérésie monophysite, qui affirmait que la nature divine du Christ avait absorbé et comme englouti sa nature humaine : contre cette erreur christologique (et contre l'erreur inverse, soutenue par les partisans du patriarche Nestorius de Constantinople, qui voyaient dans le Christ une dualité de personnes), les Pères de Chalcédoine confessèrent «un seul et même Fils, notre Seigneur Jésus-Christ, le même parfait en divinité et parfait en humanité, le même vraiment Dieu et vraiment homme (...), un seul et même Christ Seigneur, Fils unique, que nous devons reconnaître en deux natures, sans confusion, sans changement, sans division, sans séparation (...) en une seule personne et une seule hypostase».
Diadoque apparaît comme un champion de cette christologie chalcédonienne dans l'un de ses écrits, un Sermon sur l'Ascension où il affirme : Le psalmiste, dans le psaume 46 «parle tantôt de l'exaltation (du Christ) tantôt de son ascension, pour que nous croyions que le même Seigneur est homme et Dieu en une seule personne».
Comme évêque, Diadoque n'eut pas seulement à combattre les monophysites, dans ce siècle en pleine effervescence théologique et spirituelle. Responsable d'une communauté monastique (à laquelle s'adressent principalement les Cent chapitres), il eut à lutter contre l'influence d'une secte originaire de Mésopotamie et qui semble avoir répandu ses idées jusque dans la très occidentale Vieille Épire : le messalianisme. C'est contre les idées messaliennes qu'est dirigée une importante section de la Perfection spirituelle.
Diadoque nous apparaît donc comme un évêque soucieux de l'orthodoxie de ses fidèles comme de la doctrine spirituelle de ses moines, bien intégré dans les luttes de son temps et conscient de leurs enjeux. Cette activité pastorale ne l'empêcha pas d'être un authentique contemplatif, comme le laissent deviner des témoignages voilés, par lesquels il cherche à partager son expérience spirituelle tout en gardant le secret de son intimité avec Dieu (cf. les § 13 et 91).
Diadoque de Photicé fit peut-être partie d'un groupe de notables épirotes enlevés par un raid vandale entre 467 et 474, ce qui lui aurait valu un séjour en Afrique, du côté de Carthage, dans sa vieillesse. On ignore la date exacte et le lieu de sa mort.
 
Enthousiastes et messaliens
Le combat principal de Diadoque fut mené sur le terrain spirituel. Le Ve siècle connaît un bouillonnement spirituel parfois anarchique, et bien des communautés monastiques, déchirées par des tendances opposées, sont le lieu d'âpres controverses à propos des divers courants que l'on peut désigner sous le terme générique de courants «enthousiastes».
A cette époque, il n'y a pas si longtemps que la reconnaissance du christianisme comme religion d'État a remplacé les persécutions des premiers siècles. A l'extension du nombre des chrétiens a souvent correspondu une baisse du niveau spirituel général : c'est à un désir de retrouver le radicalisme des martyrs que l'on attribue généralement le développement du monachisme.
Au sein des communautés monastiques les plus ardentes se développe alors, surtout en Orient où la tentation sectaire est permanente, l'idée que les chrétiens se divisent entre chrétiens ordinaires, soumis à l'Église institutionnelle, et chrétiens accomplis qui, ayant expérimenté la présence de l'Esprit en eux, forment une sorte d'Église charismatique des purs. L'insistance sur l'expérience de l'Esprit fait donner à certains de ces courants le nom d'enthousiastes (enthéos : Dieu en soi).
L'une des tâches de Basile de Césarée au IVe siècle fut de réorienter dans le sein de l'Église les fraternités monastiques de Cappadoce tentées par l'enthousiasme. Ses Règles morales sont des réponses à ces moines désorientés, par lesquelles Basile, loin de condamner l'expérience spirituelle, la fonde sur les sacrements, la vie ecclésiale et le service des pauvres : c'est la charte du monachisme cénobitique basilien qui fut un des modèles de saint Benoît (2).
Mais il n'y eut pas partout un Basile pour canaliser les courants enthousiastes. Le plus extrémiste de ces courants, originaire de Mésopotamie, constitua la secte des messaliens ou «euchites» (c'est-à-dire «priants»). Cette secte n'est malheureusement connue que par les condamnations dont elle fut l'objet, mais on peut reconstituer sa doctrine. Pour les messaliens, le démon habite physiquement en tout homme depuis sa naissance. Le baptême, s'il introduit l'Esprit-Saint dans l'âme, est impuissant à en expulser le démon qui cohabite donc avec Dieu : seule la prière continue peut expulser le démon et procurer en outre l'expérience sensible, consciente, de l'Esprit. Le «spirituel» ainsi déifié est totalement libre de toute emprise du démon et capable de voir Dieu sous une forme lumineuse. L'Église et ses sacrements sont ainsi présentés comme totalement inutiles, seule l'expérience de l'Esprit par la prière continue fait le véritable chrétien.
Le messalianisme a été condamné à plusieurs reprises, et principalement au concile d'Ephèse en 431.
 
Macaire et Diadoque
Tout n'est pas mauvais dans les courants enthousiastes : le radicalisme évangélique, le désir d'une authentique expérience spirituelle centrée sur la présence de l'Esprit dans l'âme sont des aspirations authentiquement chrétiennes. Mais ces aspirations sont mêlées à des éléments beaucoup moins purs : cohabitation entre le démon et Dieu dans l'âme, mépris des sacrements et de la vie ecclésiale, prétention à un état supérieur où le chrétien n'a plus à lutter, parce qu'il est devenu inaccessible aux attaques du démon.
En fait, le courant messalien n'est pas homogène ; il comporte lui-même de nombreuses tendances plus ou moins sectaires, plus ou moins rattachées à l'Église.
Une fraction modérée de ces messaliens est celle dirigée par Macaire. On connaît peu de choses du personnage : s'appelle-t-il Macaire ? Ou Syméon de Mésopotamie, ce chef connu de communautés messaliennes, dont les disciples auraient couvert l'enseignement de l'autorité de saint Macaire d'Egypte pour lui éviter la destruction ?
On a longtemps considéré Macaire comme le porte-parole des messaliens, car plusieurs propositions condamnées par les conciles anti-messaliens sont tirées de ses oeuvres. C'est ainsi que toute la polémique anti-messalienne de Diadoque de Photicé a été présentée comme une réfutation de Macaire (3).
Des travaux récents ont reconnu l'orthodoxie de Macaire : s'il est lié aux communautés messaliennes de Mésopotamie, il semble avoir joué auprès d'elles un rôle comparable à celui de Basile auprès des fraternités de Cappadoce : sauver les authentiques aspirations spirituelles, tout en les recentrant sur l'Église et ses sacrements. Pour Macaire, l'expérience de l'Esprit est la condition d'une authentique vie chrétienne ; cette «nouvelle naissance dans l'Esprit» s'obtient par une longue patience et un combat spirituel dont l'arme principale est la prière continuelle ; ce sont là des éléments qui peuvent apparaître comme messaliens. Mais contrairement à ces derniers, Macaire ne considère pas que l'expérience de l'Esprit met fin au combat spirituel : l'homme reste fragile toute sa vie. Surtout, cette expérience a sa source dans les sacrements, principalement le baptême, et par là elle est accessible à tout chrétien et pas à une seule élite de «parfaits», et elle se vit à l'intérieur de l'Église.
Ce sont des éléments que nous retrouvons chez Diadoque : loin d'être un adversaire de Macaire comme on l'a longtemps cru, Diadoque en est un des plus prestigieux disciples. Le combat contre le messalianisme sectaire leur est commun, comme la revendication d'une expérience sensible de l'Esprit qui fait déborder l'âme de paix et de joie : l'expression caractéristique de Diadoque («en toute perception et plénitude») vient en droite ligne des écrits de Macaire.
 
Influence de Diadoque
Héritier de la mystique du grand Evagre le Pontique (à qui il doit sa conception de l'«impassibilité», de la «science» et de la contemplation) et de Macaire (à qui il emprunte l'expérience spirituelle sensible et l'âpreté du combat contre les démons), Diadoque n'a cependant pas souffert de l'ostracisme dont ces deux auteurs ont été l'objet dans la tradition byzantine : alors qu'Evagre fut condamné comme origéniste et Macaire suspecté de messalianisme, Diadoque est toujours apparu comme un phare de l'orthodoxie spirituelle. Il a joué un rôle essentiel dans la diffusion des idées de ces deux auteurs. Mais il s'est surtout imposé comme le maître de l'expérience sensible et l'un des premiers porte- parole de la «prière de Jésus», cette invocation continuelle du nom du Sauveur qui marquera l'ensemble de la spiritualité orthodoxe.
Les chercheurs ont reconnu son influence sur la plupart des grands auteurs de la spiritualité byzantine : Maxime le Confesseur, Jean Climaque, Syméon le Nouveau Théologien, les hésychastes du XIVe siècle. La Philocalie, recueil de textes spirituels byzantins composé au XVIIIe siècle, donne aux Cent chapitres de Diadoque une place de choix ; par la Philocalie, traduite en slavon au XVIIIe siècle puis en russe au XIXe siècle, la spiritualité orthodoxe russe se trouve l'héritière de l'évêque de Vieille Epire qui, voulant former les moines de sa province à l'expérience spirituelle savoureuse, tout en les arrachant aux tentations sectaires du messalianisme, nous a donné un des textes fondamentaux de la spiritualité orientale.
Enfin, par l'intermédiaire de l'Africain Julien Pomère, dont le De vita contemplativa est fortement marqué par la doctrine des Cent chapitres, Diadoque influença aussi indirectement la spiritualité occidentale, dans sa composante affective, avant que les premières traductions latines, au XVIe siècle, n'en fassent directement un auteur de référence, cité parmi les grands maîtres de la spiritualité ascétique des premiers siècles.
En 1943, la traduction française des Œuvres spirituelles de Diadoque par E. des Places aux «Sources Chrétiennes» rendait enfin accessible à un plus grand nombre cette œuvre capitale. Deux rééditions successives, accompagnées d'un texte grec scientifiquement établi, témoignent du succès de cette œuvre. Les Cent chapitres ainsi que le sermon pour l'Ascension ont été publiés, en outre dans le collection «Les Pères dans la Foi», 1990.
 
Saint Diadoque est fêté le 29 mars dans l'Église orthodoxe. 

Notes
1. E. des Places, «Sources Chrétiennes», 5 ter, p. 11
2. Sur le rôle de Basile auprès des fraternités monastique fondées par Eusthate de Sébaste et tentées par le sectarisme, cf. le recueil d'articles de J. Gribomont, Saint Basile. Evangile et Eglise, «Spiritualité orientale», 36, Bellefontaine, 1984
3. Les deux premières éditions de Diadoque par E. des Places aux «Sources chrétiennes» défendent cette idée et présentent Diadoque comme un adversaire de Macaire. La troisième édition, tenant compte des travaux récents, rectifie cette erreur.