De notre bienheureux père Syméon  le Pieux,

l'ancien de saint Syméon le Nouveau Théologien,

discours ascétique et éthique en plusieurs chapitres

 

Texte grec établi par Hilarion Alfaïev

Traduction par le P. Neyrand SJ

Sources Chrétiennes

 En annexe, un tableau récapitule de manière très succincte, La journée du moine selon St Syméon le Studite

 

 

 

Les fondements de la vie monastique

1. Frère, considère que ce qu'on appelle parfaite retraite du monde, c'est la totale mortification de sa volonté propre; ensuite le détachement des parents, des proches et des amis et le renoncement à leur égard.

 

2. Puis, te dépouiller de tous les biens présents en les distribuant aux pauvres, selon Celui qui a dit: "Vends tes biens et donne-les aux pauvres", et détruire le sou­venir de toutes les personnes que tu aimais, d'un attachement corporel ou spirituel.

 

3. Faire l'aveu de toutes les actions cachées dans ton coeur, depuis l'enfance jusqu'à cette heure, à ton père spirituel ou à l'higoumène comme à Dieu lui-même, "lui qui sonde les reins et les coeurs'", sachant que Jean "donnait un baptême de repentir" et que "tous venaient à lui en confessant leurs péchés"". Il en découle une grande joie pour l'âme et un allégement pour la conscience, selon la parole du prophète: "Dis tes péchés le premier, pour être justifié."

 

4. Mettre dans ton esprit cette certitude après ton entrée dans la communauté: tous tes parents et tes amis sont morts. Considérer comme ton unique père et mère, Dieu et le supérieur[1]. Ne demander jamais rien aux tiens pour tes besoins corporels; et même si, par précaution, ils t'ont envoyé quelque chose, reçois-le, prie pour eux et leur sollicitude, mais ce qu'ils ont envoyé, donne-le à l'hôtellerie ou à l'infirmerie. Fais cela avec humilité, car c'est le fait non des parfaits, mais des plus petits.

 

L'examen quotidien

5. Garder continuellement la crainte de Dieu et chaque jour t'exa­miner[2] : qu'as-tu fait de bien? qu'as-tu fait de mal? Oublier ce que tu as fait de bien de peur de tomber dans la passion de la vaine gloire, mais sur les actes contraires, verser des larmes en t'accusant et priant intensément. Que ton examen se passe ainsi: à la fin du jour, quand le soir est tombé, discuter en toi-même: "Eh bien, comment, avec le secours de Dieu, ai-je passé la journée? Est-ce que je n'ai pas jugé, ou insulté, ou scandalisé, ou tué quelqu'un? ou bien: Est-ce que j'ai regardé avec sensualité le visage de quelqu'un? Dans mon service, ai-­je désobéi au préposé? Ou l'ai-je accompli avec négli­gence? Me suis-je mis en colère? Ou bien, lorsque je me tenais à la Synaxe[3], ai-je laissé mon esprit vaquer à des futilités? Ou, sous le poids de la paresse, absent de l'église, n'ai-je pas manqué à la prière de règle?" Lorsque sur tous ces points tu te découvres innocent - ce qui est impossible, car "nul n'est pur de toute tache, ne serait-ce qu'un seul jour de sa vie",et "nul ne se vantera d'avoir le coeur purs" -, alors avec beaucoup de larmes crie vers Dieu: "Seigneur, pardon pour toutes les fautes que j'ai commises en action, en parole, consciemment ou inconsciemment!" En effet, en commettons beaucoup de fautes sans le savoir.

 

L'ouverture au père spirituel

6. Il faut chaque jour révéler toutes tes pensées à ton père spi­rituel et recevoir ce qu'il te dit comme de la bouche de Dieu, en toute certitude; et ne pas le rapporter à un autre, comme: "J'ai interrogé mon père sur tel ou tel point, et voici ce qu'il m'a répondu, et a-t-il bien décidé ou non? et que dois-je faire pour me guérir?" Ces paroles en effet sont pleines de défiance à l'égard de ton père et nuisent à l'âme, et la plupart du temps cela arrive d'habitude aux débutants.

 

L'humilité

7. Accomplir toute action, du moment qu'elle est bonne, avec humilité, en pensant à Celui qui a dit: "Lorsque vous aurez tout fait, dites : nous sommes des serviteurs inutiles; nous avons fait ce que nous devions."

 

8. Regarder tous les membres de la communauté comme des saints, et soi-même seul comme un pécheur et le dernier, pensant que, alors que tous sont sauvés, seul il sera châtié en ce jour-là. Quand tu te tiens à la Synaxe et que tu penses à cela, ne cesse pas de pleurer de componction, sans honte, sans tenir compte de ceux qui s'en scandalisent ou même qui s'en moquent. Mais, si tu vois que cela te fait glisser vers la vaine gloire, sors de l'église, et fais-le "dans le secret'", puis vite reviens à ta place, car cela ce très bon pour les débutants, surtout pendant les Six Psaumes[4], la Stichologie[5], la Lecture[6] et la Divine Liturgie[7]. Veille à ne juger personne et mets-toi ceci dans l'esprit: tous ceux qui me voient me lamenter ainsi pensent que je suis un grand pécheur et prient pour mon salut Assurément, si tu penses cela sans cesse, si tu persévères sans relâche, tu en retireras un grand profit, tu attireras la grâce de Dieu et tu auras part à la béa­titude que Dieu a dite.

 

Solitude et vie de communauté

9. Ne pénètre dans la cellule de personne, sinon celle de l'hi­goumène, et encore rarement. Si tu veux l'interroger au sujet de quelque pensée, fais-le à l'église. A la sortie de la Synaxe, regagne aussitôt ta cellule, puis de même ton service. Après les complies, à l'extérieur de la cellule de l'higoumène, fais une métanie, et demande sa prière, puis, la tête baissée, regagne ta cellule en silence. Mieux vaut, en effet, un seul Trisagion avec attention, avant d'aller dormir, qu'une veillée de quatre heures en conversations inutiles. Du reste, là où se trouvent la componction et les pleurs spi­rituel, là aussi se trouve l'illumination divine; et la visite de celle-ci chasse l'acédie[8] et la langueur.

 

10. N'aie jamais d'amitié particulière avec une personne, quelle qu'elle soit, surtout pas avec un débutant, même s'il te parait mener une vie excellente, à plus forte raison s'il t'inspire des soupçons. Cela en effet t'aiguillonne généralement à passer d'une affection spirituelle à la passion, et tu tombes dans des tribulations inutiles. C'est ce qui   a coutume d'arriver surtout à ceux qui luttent. Du reste, c'est l'humilité et la prière continuelle qui t'ensei­gneront cela. Ce n'est pas, en effet, le moment de parler de ces choses en détail. Que l'intelligent comprenne.

 

11. Te considérer comme un étranger par rapport à tout frère de la communauté, davantage encore pour ceux que tu connaissais dans le monde. Les aimer tous éga­lement mais regarder ceux qui sont pieux et qui luttent comme des saints, et prier intensément pour ceux qui sont négligents comme moi. Du reste, comme nous l'avons expliqué plus haut, pensant que tous sont saints, hâte-toi de te purifier de tes passions par les pleurs, pour qu'illuminé par la grâce tu les estimes tous également et que tu obtiennes la béatitude des coeurs purs.

 

12. Te garder de jamais recevoir la communion, si tu as ne fusse que l'assaut d'une mauvaise pensée contre quel­qu'un, tant que tu n'auras pas fait ta réconciliation par la pénitence. D'ailleurs cela aussi, la prière te l'apprendra.

 

Les épreuves  nécessaires

13. Être prêt chaque jour à accueillir toutes les épreuves, com­prenant qu'elles sont toutes le fruit de tes nombreuses offenses, et rendre grâce au Dieu saint: c'est par elles qu'on obtient l'assurances qui ne déçoit pas, selon le grand Apôtre: "L'épreuve produit la patience; la patience, la vertu éprouvée; la vertu éprouvée, l'espé­rance, et l'espérance ne déçoit pas". En effet, "ce que l'oeil n'a pas vu, que l'oreille n'a pas entendu et qui n'est pas monté au coeur de l'homme", cela, selon la promesse qui ne ment pas, appartiendra à ceux qui, avec le secours de la grâce, montrent leur patience grâce aux épreuves. Sans la grâce en effet, on ne peut rien mener à bien.

 

La pauvreté

14. Ne posséder aucun objet    matériel dans la cellule, pas même me aiguille, sauf une natte, une couverture, un manteau et les vêtements que tu portes ; si possible même pas un tabouret. Il y a, en effet, une règle même sur cela. Au reste, que l'intelligent comprenne!

 

15. Ne même pas réclamer à ton higoumène rien de ce dont m as besoin sauf les objets de règle, et ceux, là seulement lorsque lui-même t'aura appelé pour te les fournir, refusant absolument d'obéir à la pensée qui te suggère de changer une des choses qu'on t'a fournie . Quelles qu'elles soient, les recevoir avec action de grâce comme de la man de Dieu et t'en arranger: défense d'en acheter une autre. Quand ta tunique est sale, il faut la laver, deux fois par an, demandant en toute humilité avec l'attitude d'un pauvre et d'un étranger de quoi te couvrir à un autre frère, jusqu'à ce que ton vêtement que tu as lavé ait séché a soleil. Ensuite, il faut rendre l'autre en remerciant. Agir de même pour le manteau ou tout autre vêtement.

 

Le travail.

16. Travailler dans la mesure de ses forces, sans  craindre sa peine, durant son service; mais, dans sa cellule, persévérer dans la prière avec componction, attention et des larmes continuelles. Ne pas se mettre dans l'esprit: "Aujourd'hui, je n'en peux plus de fatigue, je supprimerai un peu de prière à cause de ma fatigue corporelle." Je te le dis en effet: quelque vio­lence qu'on se soit faite dans son service, si on s'est privé de la prière, on se trouve avoir fait une grande perte. Oui, c'est la vérité.

 

Les offices liturgiques

17. Se rendre avant tous les autres aux synaxes de l'église et se retirer le dernier, sauf en cas de grande nécessité, surtout à Matines et à la Liturgie.

 

L'obéissance à tous

18. Avoir une obéissance totale envers ton higoumène, de qui tu as reçu la tonsure, et exécuter jusqu'à la mort ce qu'il t'or­donne, sans discuter, même cela te parait impossible. Imite par là Celui qui a été "obéissant jusqu'à la mort et la mort de la croix". Ce n'est pas seulement à l'higoumène qu'il ne faut désobéir en rien, mais aussi à tous les frères et à celui qui est chargé des services. Et même si l'ordre est au dessus de tes forces, fais une métanie et demande­ lui de t'excuser, mais  s'il refuse, considérant "que le royaume des cieux appartient aux violents et que les vio­lents s'en emparent", il faut te faire violence.

 

19. Se rouler "d'un coeur brisés", aux pieds de tous ses frères comme un être obscur et inconnu et qui tout entier n'a même pas d'existence. En effet, qui se conduit ainsi dans la vie, j'ose le dire, reçoit le don de vision et fait de nombreuses prédictions sous l'influence de la grâce. Un tel homme se lamente aussi sur les faiblesses des autres; il demeure inaccessible à la passion des réa­lités matérielles, car l'amour spirituel et divin ne permet pas qu'il y tombe. D'ailleurs, le fait de prédire n'est pas un prodige; il arrive souvent que cela vienne aussi des démons. Du reste, l'intelligent comprendra. Mais, si quel­qu'un commence à recevoir des confessions, peut-être sera-t-il privé de ce don, absorbé qu'il est à  examiner les pensées des autres. Mais si de nouveau, par suite d'une grande humilité, il cesse de faire cela, c'est-à-dire de parler et d'écouter, de nouveau il est rétabli dans son état antérieur. Mais Dieu seul possède la science de ces choses, pour moi, retenu par la crainte, je n'ose m'ex­primer sur ce sujet.

 

La prière continuelle

20. Tenir son esprit continuellement tourné vers Dieu, que l'on dorme ou que l'on veille, que l'on mange ou que l'on parle, durant le travail manuel et toute autre activité, selon la parole du prophète: "J'avais le Sei­gneur sans cesse devant mes yeux" et se considérer soi-même comme plus pécheur que tout hommes. Si tu gardes longtemps cela en mémoire, tout naturellement une lumière se met à briller dans ton esprit, comme un rayon. Plus tu la recherches, avec beaucoup d'attention et une pensée sans distraction, avec beaucoup de peine et de larmes, plus cette lumière t'apparaît vive. En apparaissant, elle se fait aimer; en étant aimée, elle purifie; en purifiant, elle rend semblable à Dieu, elle éclaire et enseigne à dis­tinguer le bien du mal. Mais il faut beaucoup peiner, frère, avec l'aide de Dieu pour quelle vienne établir enfin sa demeure dans ton âme, et qu'elle l'illumine comme la lune illumine les ténèbres de la nuit.

Il faut aussi veiller aux attaques des pensées de la vaine gloire et de la présomption pour ne pas condamner quelqu'un lorsqu'on le voit faire quelque chose d'incon­venant. Les démons, en effet, voyant l'âme délivrée de passions et des épreuves par l'inhabitation de la grâce et l'installation de la paix, l'attaquent de cette manière. Cependant, le secours vient de Dieu.

Que ton affliction soit continuelle, et ne te rassasie pas des larmes. Veille à ce que ne t'affectent en rien l'abondance de la joie et de la componction, et à ne pas penser que ces dons viennent de ton propre travail et non de la grâce de Dieu, de peur qu'ils te soient enlevés; alors tu chercheras longuement dans la prière et tu ne trouveras pas, et tu sauras quel don tu as perdu. Oh non, Seigneur! Seigneur, puissions-nous ne pas être privés de ta grâce !

D'ailleurs, frère, si cela t'arrive, jette en Dieu ta faiblesse. Debout, les mains tendues, prie en disant: "Seigneur, prends pitié de moi, pécheur, faible et misé­rable; fais descendre su moi ta grâce, ne permets pas que je sois tenté au-delà de mes forces. Regarde, Sei­gneur, dans quel découragement et dans quelles pensées ont conduit mes nombreux péchés. Moi, Seigneur, quand bien même je voudrais considérer que la privation de ta consolation me vient des démons et de la pré­somption, je ne le peux pas. Je sais en effet qu ils leur résistent, ceux qui accomplissent avec ferveur ta volonté. Mais moi, qui chaque jour accomplis leur volonté à eux, comment suis-je tenté par eux? En fait, je suis tenté, c est sûr par mes propres péchés. Maintenant, Seigneur, mon Seigneur, si c'est ta volonté et que cela m'est utile, que ta grâce entre à nouveau dans ton serviteur, afin qu'à sa vue je me réjouisse dans la componction et les gémissements, éclairé de cette illumination qui brille sans cesse ! Qu'elle me garde des pensées sordides et de toute action mauvaise, et de toutes les fautes quotidiennes où je tombe, sciemment ou par ignorance, en action et en parole. Que je reçoive en plénitude la confiance en toi Seigneur, grâce aux tribulations quotidiennes que les démons et les hommes font tomber sur ton serviteur et au retranchement de ma propre volonté, dans la pensée des biens qui attendent ceux qui t'aiment, Seigneur ! Car c'est toi, Seigneur, qui as dit: "Celui qui demande, reçoit ; celui qui cherche trouve et à celui qui frappe on ouvrira." En plus de ces grâces, frère, persévère et demande tous les autres biens que Dieu te mettra dans la pensée, continue à l'invoquer sans te laisser amollir par l'acédie; et le Dieu bon ne t'abandonnera pas.

 

 L'amour de la cellule

21. La cellule que m as reçue de ton supérieur au début, persévères-­y jusqu'à la fin. Mais si sa vétusté ou son état de ruine te trouble quand tu y penses, fais métanie devant ton supérieur et avertis-le avec humilité. S'il t'écoute, réjouis-toi. Sinon, même alors, remercie, te souvenant de ton Maître "qui n'avait pas où poser la tête" En effet, si tu l'importunes deux, trois, quatre fois sur ce sujet, cela engendre du sans-gêne, ensuite de la défiance, et finalement du mépris.

Si donc tu désires mener une vie calme et paisible, ne demande absolument aucune commodité corporelle à ton higoumène, Ce n'est pas là ce que tu as promis au début, mais d'être méprisé par tous et d'être tenu pour rien, selon le commandement du Seigneur, et de le sup­porter. Si donc tu veux conserver confiance et amour à son égard, et le regarder comme un saint, garde ces trois préceptes: ne rien demander pour ton confort, ne pas prendre de liberté, ne pas t'adresser tout le temps à lui, comme se le permettent certains, sous prétexte, bien sûr, qu'ils cherchent secours auprès de lui. Cela n'est pas une conduite ferme, mais une conduite humaine. Je ne condamne pas le fait de ne lui cacher aucune des pensées qui te surviennent. Si tu gardes ces préceptes, tu fran­chiras sans tempête la mer de cette vie, et tu tiendras ton père, quel qu'il soit, pour un saint.

Si tu viens à l'église interroger ton père pour une pensée, et que tu trouves un autre qui t'a devancé pour la même raison ou même pour une autre, et qu'à cause de lui tu te vois laissé de coté un instant, ne t'irrite pas, ne le prends pas en mauvaise part, mais tiens-toi à l'écart, les mains jointes, jusqu'à ce qu'il ait terminé et qu'il t'appelle. Les pères ont l'habitude d'agir ainsi, peut-être à dessein, pour nous éprouver et pour nous obtenir le pardon de nos fautes passées.

 

Le jeûne

22. Jeûner pendant les trois Carêmes[9] : doublement pendant le grand Carême, en dehors d'une grande fête, du samedi et du dimanche; un jour sur deux, pour les deux autres. Les autres jours de l'année, manger une fois par jour, sauf le samedi, le dimanche et les jours de fête, mais pas jusqu'à être rassasié.

 

L'oubli parfait   de soi

23. Travaille à devenir un modèle qui profite à tous tes frères, en matière de toute vertu, humilité et douceur, miséricorde et obéissance même aux personnes les plus insignifiantes, absence de colère et de passion, pauvreté et componction, innocence et discrétion, simplicité de caractère et détachement de tout homme, visite des malades, consolation des affligés. Ne te détourner d'aucun de ceux qui ont besoin de tes services sous prétexte de t'entretenir avec Dieu, car l'amour vaut mieux que la prière[10]. Etre compatissant à l'égard de tous, sans vanité, sans familiarité, [sans] faire de remontrances[11], sans rien demander au supérieur ou à l'un des chargés d'offices, gardant le respect pour tous les prêtres. Montrer de l'application dans la prière, une conduite sans affec­tation, de l'amour pour tous. Ne pas te passionner, par désir de gloire, à scruter avec curiosité les Écritures. C'est la prière mêlée de larmes et l'illumination venue de la grâce qui t'enseigneront cela.

Si donc quelqu'un t'interroge sur ce qu'il convient de faire, avec grande humilité enseigne-lui, avec le secours de la grâce, les actes que Dieu inspire d'après ta vie, comme s'il s'agissait d'un autre, sans vanité dans ta pensée, quel que soit celui qui désire en profiter. N'écarte pas de toi celui qui cherche à profiter de toi au sujet d'une pensée, mais reçois l'aveu de ses fautes, quelles qu'elles soient, en pleurant et en priant pour lui, car cela aussi est un témoignage d'amour et de parfaite compassion. Ne repousse pas celui qui est venu vers toi par crainte que cela te nuise d'écouter de pareilles fautes: avec le secours de la grâce cela ne te fera aucun mal. D'ailleurs, pour que cela ne nuise pas au grand nombre, il faut le faire dans un lieu caché. Même si peut-être, en tant qu'homme, tu subis aussi l'assaut d'une pensée, cela même ne t'affectera pas si tu es comblé de grâce. En effet l'Écri­ture nous enseigne à "ne pas chercher notre intérêt mais celui des autres, afin qu'ils soient sauvés".

Comme nous l'avons déjà dit, il te faut garder une vie paisible et pauvre. Alors, sous l'influence de la grâce, tu te considéreras comme le plus pécheur des hommes. Comment cela se fait-il ? Je ne peux le dire, c'est Dieu qui le sait.

 

L'office de la vigile

24. Pendant les heures de la veillée, tu dois lire durant deux heures, et durant deux heures prier avec une componction mêlée de larmes. Choisis le canon[12] à ta volonté. Si tu veux, les douze psaumes[13], l'Irréprochable[14] et la prière de saint Eustrates[15]. Cela, quand les nuits sont longues. Quand elles sont courtes, un office plus court, selon les forces que Dieu te donne. En effet sans lui rien ne se fait de bon, comme dit le prophète: "C'est par le Seigneur que les pas de l'homme sont bien dirigés". Et le Seigneur a dit lui-même: "Sans moi, vous ne pouvez rien faire".

Ne communie jamais sans larmes.[16]

 

Les repas

25. Manger les mets qui te sont représentés, tels qu'ils sont. De même boire aussi du vin avec sobriété, sans murmurer. Si tu gardes la chambre, parce que tu es malade : des légumes crus avec de l'huile. Si l'un des frères t'envoie quelque chose à manger, reçois-le avec reconnaissance et humilité, comme ferait un étranger. Manges-en, quoi que ce soit et quel que soit le jour, à l'exception du fromage et des oeufs; ce qui reste, envoie-le à un autre frère pauvre et pieux. Si quelqu'un t'invite à un "réconfort"[17], mange de tout ce qui t'est offert, mais en petite quantité, selon la recommandation, gardant la sobriété. En te levant de table, fais une métanie comme ferait un étranger et un pauvre et exprime-lui ta reconnaissance en disant: "Que Dieu, père saint, t'en donne la récompense!" Veille à ne pas causer, même si cela peut être utile.

 

Le soutien fraternel

26. Si un frère a été chagriné soit par le supérieur, soit par l'économe ou par quelqu'un d'autre, et qu'il vient te trouver, console-le ainsi "Crois-moi, frère, c'est pour t'éprouver que c'est arrivé. A moi aussi, cela m'est rudement arrivé et par mesquinerie j'en ressentais du chagrin. Mais après avoir acquis la certitude que c'était pour m'éprouver, je le supporte avec reconnaissance. Toi aussi, fais donc de même et tu te réjouiras plutôt de ces contradictions. S'il en vient à des injures, même alors ne te détourne pas de lui, mais, selon les inspirations de la grâce, console-le. Nom­breuses sont les façons de discerner: selon que tu juges les dispositions et les paroles de ton frère, tiens-lui compagnie et ne le laisse pas partir sans l'avoir réconforté.

 

27. Un frère est il malade, s'il arrive que tu ne lui aies pas rendu visite pendant longtemps, tu dois te faire pré­céder par un message, en expliquant: "Crois-moi, père saint c'est aujourd'hui que j'ai appris ta maladie et je te demande pardon". Ensuite, vas-y, fais une métanie et, après sa bénédiction, parle-lui ainsi: "Comment Dieu t'a-t-il aidé, père saint ?" et assieds-toi, mains Jointes, en silence. Si d'autres sont venus près de lui le visiter, veille ne pas parler avec eux ni de l'Écriture, ni des sciences de la nature[18], surtout si tu n'es pas interrogé, pour ne pas plus tard en être attristé, comme cela arrive le plus souvent aux frères trop simples.

 

Lorsqu'on est invité

28. S'il t'arrive de prendre un repas avec des frères pieux, tu dois manger de tout ce qui t'est pré­senté indistinctement, quoi que soit. Si quelqu'un t'a donné le commandement de ne pas manger d'un aliment, poisson ou autre chose de semblable, et que l'on t'en présente, si tu peux facilement trouver celui qui t'a donné l'ordre, va et convaincs-le de te permettre d'en prendre. S'il est absent ou si tu sais qu'il ne permettrait pas, et que tu désires toujours ne pas les scandaliser[19], après le repas expose-lui les circonstances où tu as agi, en lui demandant pardon. Mais si tu ne désires faire ni l'un ni l'autre, il vaut mieux ne pas aller chez ces frères. Tu y gagneras doublement : tu fuiras le démon de la vaine gloire, et tu leur éviteras scandale et contrariété. S'il y a des mets plus consistants, garde la règle; mais il vaut mieux, là encore, prendre un peu de tout; et de même aussi en cas de "réconfort", il faut, selon les recommandations de l'Apôtre, "manger de tout ce qui est pré­senté sans poser de question pour des motifs de conscience.

 

29. Si, pendant que tu fais ta prière dans ta cellule, quelqu'un frappe à la porte, ouvre-lui. Assieds-toi et, avec humilité, converse avec lui pour le cas où quelque point de l'entretien lui soit profitable. S'il est accablé par le chagrin, efforce-toi de le réconforter par tes paroles ou tes actes. Et lorsqu'il repartira, ferme ta porte, reprends ta prière et achève-la. Car le réconfort de tes visiteurs vaut autant que la réconciliation. Mais quand il s'agit de laïcs, il ne faut pas agir ainsi. Il faut achever la prière avant de converser avec eux.

 

Conseils pour la prière

30. Lorsque tu es en prière, s'il t'arrive une frayeur, soit un grand bruit ou quelque chose qui resplendit comme une lumière, ou autre chose, toi, ne crie pas d'effroi, mais persévère plus énergiquement dans la prière : il s'agit d'un trouble, d'une épouvante, d'une stupeur, qui viennent des démons, pour que tu te relâches et abandonnes la prière, et qu'ensuite, une fois que tu en auras pris l'habitude, tu tombes entre leurs mains. Mais si, lorsque tu accomplis ta prière, brille sur toi une autre lumière dont je suis incapable de parler, et si ton âme s'emplit de joie avec le désir du meilleur, une abondance de larmes accompagnée de componction, sache que c'est une visite et un secours de Dieu[20]. Et si cet état se prolonge, parce que tu n'obtiens rien de plus à cause de tes larmes continuelles, rends ton esprit captif de quelque réalité corporelle, et en cela encore tu t'humilieras. Veille à ne pas délaisser la prière par la peur que te causent les ennemis, mais, de même qu'un enfant, effrayé par des épouvantails  chasse la peur qu'il a éprouvée en se réfugiant dans les bras de sa mère ou de son père, de même toi aussi, cours vers Dieu par la prière et tu dissiperas la peur que tu en as.

 

31. Si, tandis que tu es assis dans ta cellule, un frère entre et t'interroge sur un combat de la chair, ne repousse pas celui qui est en cet état mais, avec componction, porte-lui secours au moyen des paroles que la grâce de Dieu et ta propre expérience t'inspireront, et après cela, laisse-le partir. Lorsqu'il s'en va, fais une métanie et dis ­lui: "Aie confiance, frère, j'espère de la miséricorde de Dieu que ce combat fuira loin de toi, pourvu que tu ne te relâches pas et ne cèdes pas à la mollesse". Après son départ, debout, représente-toi son combat, puis lève les mains vers Dieu, tout en larmes, et prie avec des gémissements pour ton frère, en disant: "Seigneur Dieu, toi qui ne veux pas la mort du pécheur, selon ce que tu sais être utile à ce frère, accorde-le lui aussi !", et Dieu qui connaît la confiance que celui-ci a en toi, ta compassion, fruit de l'amour, et la sincérité de ta prière pour lui, allège son combat.

 

La purification nécessaire

32. Tous ces efforts, frère, sont propres à obtenir la componction. Il faut les accomplir avec un coeur brisé, avec patience et action de grâces. Ils sont source de larmes, purifient les passions et procurent le Royaume des cieux : "Le Royaume des cieux appartient aux violents et les violents le ravissent ". Et, si tu les mènes à bien, tu te dépouilleras parfaitement de tes mœurs anciennes, peut-être même des assauts des pensées. L'obs­curité se retire naturellement devant la lumière et l'ombre devant le soleil. En effet, si au début quelqu'un néglige ces efforts, relâchant son esprit, tombant dans l'agitation, il est privé de la grâce. Alors, il tombe dans une mul­titude de maux, reconnaît sa propre faiblesse et devient rempli de lâcheté. Mais il faut aussi que celui qui y réussit pense que cela vient non pas de son propre effort mais de la grâce de Dieu.

Il faut commencer par se purifier soi-même, selon celui qui a dit: "Il faut d'abord se purifier, puis s'entretenir avec le Pur"[21]. Lorsque en effet, ton esprit a été purifié par beaucoup de larmes et qu'il accueille l'illu­mination de la lumière divine - cette lumière qui ne serait pas diminuée si le monde entier la recevait -, il demeure en pensée avec plaisir dans les biens à venir : Dieu les lui montre, il les contemple et en eux il se réjouit spirituellement, selon la parole de l'Apôtre, quand il dit: "Le fruit de l'Esprit est amour, joie, paix, douceur, longanimité".

 

33. Celui qui est parvenu à cet état, qu'il s'applique à lutter contre les attaques des pensées. Je crois qu'un homme qui va et vient au milieu de la foule n'est pas capable de les vaincre, surtout les pensées d'envie et de vaine gloire à l'égard de ceux qui ont une situation éclatante et l'arrogance de la richesse, ceux qui sont glorifiés par les gens du monde; parfois en effet il condamne à tort les actes de quelqu'un, en y pensant ou en les voyant, ou encore quand il en entend parler. Qu'un tel homme obtienne le salut ! Et qu il ne s'ingère pas dans les ordres ou les actes de l'higoumène ou des chargés d'office.[22] Mais si, vaincu par sa passion, il a été trop indiscret dans ses pensées ou dans ses paroles, que par le repentir il se relève!

Qu'il y veille aussi dans ses dispositions à l'église ou durant son service. Souvent les pensées de vaine gloire s'attaquent, même là, à ceux qui sont pleins de zèle, soit lorsqu'ils sont attentifs à la psalmodie, ou qu'ils prient sans distraction. Ils pensent alors que les autres sont distraits, qu'eux seuls trouvent leur joie à prêter attention aux inflexions de la mélodie spirituelle et rivalisent par la pensée avec les armées angéliques, et que personne ne le remarque sinon Dieu et ceux qui réussissent comme eux. Elles attaquent encore d'une autre manière, soit qu' elles condamnent, soit qu'elles bénissent, mais puisses­-tu échapper à toutes ces attaques en te gardant par l'hu­milité et l'amour, par la confession et le détachement.

 

34. Applique-toi à ne faire de peine à personne ni en parole ni en acte, mais à consoler autant qu'il est pos­sible ceux à qui d'autres font de la peine. Ne t'imagine jamais avoir définitivement vaincu les ruses de l'adversaire, car toute la nature humaine en est incapable mais seulement la grâce de Dieu. Il faut donc que ceux qui vivent dans l'obéissance y veillent ; pour les hommes épris de retraite et de solitude, je nai rien à dire. Toutefois

que chacun d'eux réfléchisse aussi à cela[23]. La vie de retraite exige, en effet, une conduite rigoureuse.

 

La fidélité à    son père spirituel

35. Si, après avoir acquis confiance et pleine assurance envers un des frères de la communauté, tu lui as confié tes pensées, ne cesse jamais de t'adresser à lui et de lui confesser les pensées qui te viennent à chaque heure et à chaque jour. Il faudrait que tous aillent à l'higoumène pour ce soin, mais puisque certains refusent de le faire, sous l'effet de beaucoup de faiblesse et de défiance envers l'higoumène, pour cette raison et par condescendance nous accordons cela. Mais il ne faut pas passer de l'un à l'autre : c'est l'ennemi qui nous le suggère, et que nous imposons un fardeau à celui qui nous a pris en charge par suite de la révélation continuelles de nos pensées; ou encore nous honte de les pré­senter souvent, et pour cette raison nous cessons de nous confesser ou nous recourons à un autre. En effet, si nous restons fidèles au premier, notre confiance en lui grandira

et nous recueillerons un secours peu ordinaire de sa conduite et de ses paroles. Aucun autre ne condamnera notre conduite et tous nous loueront de garder confiance. Mais si nous venons à négliger la confession continuelle de nos pensées, nous tombons dans des passions plus graves et de nouveau, ayant honte de les manifester, nous glissons au gouffre du désespoir. Et, si nous nous adressons à un autre, ce qui n'est pas permis, s'il appartient à la même communauté, d'une part tous nous condamneront pour avoir violé le pacte de confiance à l'égard du premier et avoir pris sur nous une grave faute, et celui-là aussi, à qui nous nous serons adressé, s'at­tendra à ce qu'il en soit de même pour lui, et nous-même, ayant pris l'habitude de passer de l'un à l'autre, nous ne cesserons pas de déranger stylites, reclus et soli­taires[24], et nous perdrons la confiance en tous et ne ferons aucun progrès, bien plus nous deviendrons objet de malé­diction.

C'est pourquoi, veille à rester fidèle jusqu'à la mort, et sans douter de lui, à celui en qui tu as placé ta confiance au début. Quand bien même tu le verrais se livrer à la fornication, ne sois pas scandalisé à son sujet : toi, en effet, tu n'en subiras aucun mal. Car, comme nous l'avons dit, si tu le condamnes et t'adresses à un autre, tu seras responsable de bien des scandales; tu condamneras comme lui tous les frères et tu t'ouvriras des chemins de perdition. Oh ! Seigneur, Seigneur, arrache-nous à toute défiance et indiscrétion en nous protégeant par ta divine grâce!

 

 

La conduite à tenir avec ses disciples[25]

36. Si tu as des disciples qui ont suffisamment confiance en toi pour te confier leurs pensées, et que tu les voies fréquenter certains frères plus pieux, ne t'en scandalise pas. En effet les démons suggèrent à ceux qui vivent dans la rectitude que de tels disciples ne sont

pas sincères et ne leur confient pas a     une vraie confiance ce qui les concerne, mais que, par une feinte mensongère, "ils espionnent notre liberté". Ainsi font-­ils naître en nous de l'aversion et de la défiance à l'égard de ces disciples-là. Toi donc, n'accueille pas une telle

pensée, mais avec toute ta simplicité et tout ton amour pour Dieu et pour leur bien, efforce-toi de les corriger et de les aider spirituellement, dans la pensée que leur progrès est ta propre gloire.

 

37. Si l'un de tes disciples devient défiant à ton égard, examine d'où cela lui est venu. Car cela peut arriver pour bien des raisons.

- Cela peut venir de la vaine gloire, comme s'il avait déjà fait des progrès, et ses progrès l'ont fait tomber dans l'orgueil au point de ne plus supporter le nom de dis­ciple, mais de. rechercher la dignité de maître.

- Ou bien parce qu'il est grossier et désire des récon­forts corporels.

- Ou bien parce que tu étais plein d'affection pour lui et qu'ensuite tu as changé et porté ton affection à d'autres, il est tombé dans la jalousie.

- Ou bien parce qu'il aspire à l'ordination et que toi, tu l'en as empêché, car les pensées qu'il t'a révélées s'y opposent, et tu en as préféré un autre pour cela, peut­-être quelqu'un qui s'est adressé à toi en dernier lieu : en effet, cela cause à celui qui échoue une peine extraordinaire, surtout s'il s'est confié à toi depuis sa tendre jeu­nesse et que tu lui manifestais une affection étroite selon Dies.

- Ou bien encore, un jour, pour apaiser ses passions, tu lui as fait cette promesse (en effet, les spirituels ont coutume de faire aux jeunes moines de semblables promesses, à savoir celle du sacerdoce, pour les détourner de céder à leurs passions). Si donc, après avoir reçu sem­blable promesse, il ne la voit pas réalisée parce qu'il n'en était pas digne, poussé par la jalousie, il lance de telles insultes contre son vénérable père, que personne ne peut les entendre ni même les répéter. II y a une autre forme de défiance, comme nous l'avons dit, lorsque quelqu'un, par négligence, est tombé dans des fautes de consentement ou même d'action : rempli ensuite de honte, dans sa vanité, et n osant pas en parler, il aboutit peu à peu à cet état.

- Ou aussi parce qu'il t'a condamné, te voyant prisonnier des passions.

Tire un indice qu'ils s'éloignent de toi, si tu es avancé, de l'aspect de leur visage; sinon du moins de l'état habituel de leurs attitudes : lorsque tu l'avertis ou lorsque tu l'encourages, il fait semblant  d'accepter tes exhorta­tions, mais il n'y adhère pas de coeur, au contraire, il éprouve de l'aversion et il les tourne en dérision; peut-être même est-il bouleversé. Si jamais tu veux reconnaître s'il se garde pur de passions et que pour cela tu l'exhortes au sujet de la communion ou de l'accès à ce sanctuaire, ne voulant pas que tu le condamnes, il a l'audace de faire l'un et l'autre sans discernement.

Le remède pour le traitement de tels disciples, ce sont des prières assidues mêlées de larmes, un surcroît d'af­fection, des exhortations fréquentes, un réconfort corporel, des entretiens continuels, tandis doux et agréables, tantôt sévères, selon la manière dont on conjecture que leurs caractères peuvent fléchir et s'amollir.

 

38. Si jamais, tandis que tu es assis avec ton vénérable père, il engage la conversation sur certains frères pieux, et qu'il les loue, toi garde le silence. Et s'il t'in­terroge, réponds avec humilité : " crois-moi, père, je n'en sais rien. Je suis un simple moine. Je dois garder les yeux sur ma propre nonchalance Car tous, par la grâce de Dieu, sont saints et bons. D'ailleurs chacun récoltera ce qu'il a semé." Ne loue ni ne blâme personne en particulier, ou plutôt, loue-les tous. Et surtout, si la pensée vient à ton vénérable père que tu éprouves de la confiance à l'égard de l'un d'eux, il travaillera à t'en libérer, hostile a cette pensée.

 

39. Si, alors que deux jeunes frères se sont pris d'af­fection l'un pour l'autre en toute simplicité, tu entends certains dire que cette affection est mauvaise, passionnelle[26] et conseiller de les arracher à ce penchant et qu'il se trouve que ces jeunes viennent te voir fréquemment, réfléchis comment parler de façon à les aider, pour éviter qu'au lieu de les aider cela ne leur fasse du mal. Il faut donc, si tu te rends compte de quelque chose de ce genre par les pensées qu'ils te confient, appeler l'un des deux et lui parler avec une affection sincère, un visage souriant et beaucoup de bonté pour causer avec lui de nombreux et différents sujets et montrer aussi d'une manière voilée ce qui concerne cette passion-là. Tu lui diras :"il faut, frères, veiller sur nous-mêmes, car nous marchons au milieu de pièges. Nous n'avons pas à lutter contre la chair et le sang, ma contre les Princi­pautés, contre les Puissances, contre les esprits du mal, et notre adversaire, comme un lion rugissant, rôde, cher­chant qui dévorer. Même parmi les grands ascètes, il y en a beaucoup qu'il a blessés et abattus. Combien plus les nonchalants de mon espèce. Veille donc sur toi-même; garde-toi des tentations d'amitié à deux, d'affection par­ticulière et de familiarité, de peur que tu ne retombes dans les pièges d'antan ou même dans une situation pire." Fais aussi allusion à ce frère dans une autre direction sans manifester de soupçon, et laisse-le aller. Quant à l'autre, ne le scandalise surtout pas.

Et si c'est un vrai ascète, un spirituel, après de telles paroles il rompra, s'il a confiance en toi, ou par honte, ou par vanité, ou par crainte. Souvent, en effet, c'est par suite de ces trois sentiments que certains, même sans lutte, sont libérés de leurs passions par la grâce de Dieu. Mais si le même attachement subsiste, il faut de la même façon appeler près de toi, en particulier, celui des deux qui est le plus détaché, et lui faire de semblables recommandations ou même davantage, en ajoutant ceci : "J'ai entendu dire par certains que tu as une affection avec un tel. Moi, qui vous connais tous les deux, je sais que cette affection est spirituelle. Mais, pour ne pas provoquer de scandale, si vraiment tu gardes affection et confiance a mon égard, ne parlez plus ensemble, ne vous fré­quentez plus à part ; surtout que l'higoumène songe gran­dement à te conduire à la prêtrise." Mets-toi aussi à blâmer l'autre avec des reproches blessants, disant qu'il est sans piété et fait partie de ceux qui sont plus sensuels; et assurément il va ou bien dans une intention spirituelle, ou bien pris par la vanité à cause de la prê­trise, se libérer de cette affection.

 

Abrégé des règles de la vie monastique[27]

40. Frère, au début de ta vie monastique, mets tout ton zèle à planter en toi les belles vertus, pour que tu deviennes utile à la communauté, et le Seigneur te magnifiera aux derniers jours.

N'aie jamais de familiarité av     n higoumène, comme nous l'avons déjà dit ailleurs et ne cherche pas son estime. N'aie pas d'amitié avec les gens importants, ne tourne pas autour de leurs cellules, sachant que c'est par cela non seulement que commence à s'enraciner en

toi la passion de la vaine gloire, mais aussi que tu deviendras odieux au supérieur. Comment cela ? Que l'in­telligent comprenne ! Demeure assis dans ta cellule, quelle qu'elle soit, dans la paix. Ne te détourne pas de celui qui veut te rencontrer sous prétexte de réserve, et, si tu le rencontres avec des sentiments paternels, cela ne te nuiras pas, même s'il est du nombre de ceux qui sont à l'opposé de la vertu. Mais, si tu ne vois pas que cela soit utile, il faut te plier à l'intention de celui à qui cela peut faire du bien.

 

La pollution nocturne[28]

41.  La pollution nocturne peut survenir pour des raisons multiples: par suite de gloutonnerie, par suite de vanité, par suite de la jalousie des démons. Elle peut arriver après une longue veille, lorsque le corps se relâche dans le sommeil, et par la crainte d'en éprouver; ou encore à cause de la Divine Liturgie chez quelqu'un qui est prêtre, ou à cause de la communion : si dans son lit il s'attarde à ces pensées qui lui font craindre d'en éprouver, une fois endormi cela arrive; ce qui résulte encore de la jalousie des démons. Ou encore : quand on a vu un beau visage pendant la journée et qu'on se le remémore ensuite dans sa pensée, on s'endormira avec des pensées lubriques ; comme, par mollesse, on ne les a pas repoussées, cela arrive en dormant, parfois même éveillé dans son lit. Ou encore : il y a des gens nonchalants comme moi qui, assis,  s'entretiennent de sujets qui excitent les passions, de manière passionnée ou non; ensuite, lorsqu'ils vont se coucher et qu'ils retournent ces pensées dans leur esprit, parce qu'ils s'endorment avec ces pensées, ils éprouvent la pollution dans leur sommeil. Peut-être même c'est pendant la conversation avec l'in­terlocuteur que l'autre en reçoit le dommage. C'est pourquoi il faut veiller continuellement sur soi-même et méditer la parole du prophète: "J'avais le Seigneur sans

cesse devant les yeux, car il est à ma droite pour que je ne sois pas ébranlé", et boucher ses oreilles à de pareilles conversations. Souvent aussi, c'est parce que cer­tains ont délaissé la prière qu'ils ont été entraînés à des troubles charnels, comme nous l'avons montré au cha­pitre de la prière.

 

 

Annexe :

La journée du moine selon St Syméon le Studite

 

1

Office du matin (orthros) traduit par Matines

Il comporte:      les Six Psaumes, la Stichologie, la lecture

Chap 17

Chap 8

2

Il est suivi de la Divine Liturgie où le moine peut communier.

Mais il ne doit jamais le faire sans larmes

et sans s'être purifié de toute pensée agressive contre ses frères.

 

Chap 8 et 17

Chap 24

Chap12

3

Puis viennent les "offices" (diaconia, les travaux, obédiences…), (traduits par "services", pour éviter toute confusion avec les prières) .

Ils viennent après la Synaxe.

Il faut qu'ils soient bien faits,

en travaillant dur,

même s'ils dépassent nos forces.

 

 

 

Chap 9

Chap 5

Chap 16

Chap 18

4

Il y a le repas, que l'on prend normalement avec des frères pieux toujours avec modération, sans oeufs ni fromage selon les jours.

Il y a un seul repas par jour sauf le samedi, le dimanche et les fêtes.

On peut le prendre dans sa cellule si l'on est malade.

 

Chap 28

Chap 25

Chap 22

Chap 25

5

Ensuite vient un office du soir en commun (apodipne) qui correspond aux Complies occidentales.

Chap 9

6

Puis le moine se retire dans sa cellule pour la prière de la veillée (agrypnie).

Mais le moine doit prier partout et toujours.

Syméon nous le montre souvent priant dans sa cellule "debout et les mains levées vers Dieu".

Chap 24

Chap 20

Chap 20, 31

 

 

Texte et notes adaptés

Source : SC 460

Introduction, texte critique et notes par Hilarion Alfeyev, docteur en philosophie et en théologie.

Traduction par L. Neyrand, sj.

 

 

 



[1] Cf Jean Climaque : "Prends pour père celui qui peut et veut partager avec toi le fardeau de tes péchés, et pour mère la componction" (Echelle, 3)

[2] Voir la règle de St Basile

[3] La synaxe est l'assemblée liturgique, qu'il s'agisse de la Divine Liturgie, ou d'un autre office.

[4] l'hexapsalme : les psaumes 3, 37, 62, 87, 102 et 142, qui sont lus à l'office du matin.

[5] La stichologie : la récitation des Paumes du jour : le Psautier est divisé en 20 cathismes, de sorte qu'il soit lu en entier chaque semaine.

[6] La lecture d'oeuvres des Pères, ou des vies de saints.

[7] L'expression "Divine Liturgie" désigne expressément la liturgie eucharistique. Il existe trois liturgies en usage dans l'Eglise byzantine (St Jean Chrysostome, St Basile le Grand, Présanctifiés), mais la plus courante est celle de St Jean Chrysostome.

[8] L'acédie désigne une tristesse, un dégoût des choses spirituelles, un "à quoi bon ?"… Ce thème est abondamment traité dans la littérature ascétique

[9] Les trois carêmes : le carême précédant Pâque (= grand Carême), le carême précédant Noël ( du 15 Novembre au 24 Décembre) et le carême des saints apôtres, du lundi qui est 8 jours après la Pentecôte à la fête des saints apôtres (29 juin). Quand au carême de la Dormition (1er au 14 Août), il n'avait pas encore cours.

[10] Cette affirmation est déjà de St Jean Climaque, Echelle 26

[11] Quoique la négation soit absente des manuscrits, le sens l'impose, et c'est bien ainsi que le texte est transmis dans la philocalie.

[12] Le terme "canon" désigne un genre de poésie liturgique en usage dans l'église byzantine depuis le VIIe  siècle. Chaque canon est composé de 8 odes (à l'origine il en comportait 9, mais la 2e ode est rapidement tombée en désuétude) basées sur des cantiques scripturaire (cantique de Moïse, d'Habbakuk…). Chaque ode comprend un "hirmos" (qui fait le lien avec le cantique scripturaire) et plusieurs tropaires (strophes)

[13] Office liturgique comprenant 12 psaumes

[14] Le psaume 118 (heb 119) qui débute par les mots "Bienheureux ceux qui sont irréprochables sur leur chemin…"

[15] Cette prière fait partie de l'office de la nuit du samedi

[16] St Syméon le Nouveau théologien, disciple de St Syméon le Pieux, reprend aussi cette phrase (Cat 4.11-12)

[17] Un "réconfort" : une collation, un "goûter".

[18] Ce conseil vise à éviter au frère de vouloir rappeler la "valeur spirituelle" de l'épreuve par des citations intempestives de la Bible, ou de jouer au médecin en prodiguant des conseils.

[19] Les "scandaliser" par son rigorisme, qui pourrait être interprété comme une volonté de leur donner une leçon d'ascèse.

[20] Evagre le Pontique mentionne les "bruits et injures des démons" que celui qui prie peut entendre (De orat 97). St Diadoque de Photicé (Chapitres, 36-40) parle des deux types de lumières.  Par contre, Chez St Syméon le Nouveau Théologien, on ne trouve pas mention de vision lumineuse venant du démon.

[21] C'est une citation de St Grégoire le Théologien (Discours 20. 4, 8-9)

[22] Syméon le Pieux condamne l'esprit de critique : c'est le même type d'homme qui, en ville, porte un jugement "sur tout", et qui dans le monastère se "mêle de tout".

[23] Les "Discours ascétiques et éthiques" sont rédigés pour des moines vivant en communauté. Cependant, les ermites et hésychastes peuvent y trouver leur profit.

[24] Ce sont trois formes du monachisme érémitique considérées comme les plus austères. D'autre part, au début du Chap 35, Syméon permettait que l'on aille auprès d'un frère "de la communauté", il n'était pas question d'aller déranger des solitaires.

[25] Les chapitres 36 à 42 sont adressés spécifiquement aux "pères spirituels".

[26] Le contraire de l'amitié "passionnelle" est l'amitié "spirituelle", qui unit entre eux tous les frères, et qui est la caractéristique de la communauté monastique.

[27]  Ce chapitre est placé en tête de certaines éditions des "discours ascétiques". Il se trouve aussi dans la Philocalie.

[28] Ce chapitre est aussi dans la Philocalie. Sur la "pollution nocturne", voir dans l'Echelle de Jean Climaque (Chap 15).