Les anges blessés
Est-ce qu’ils savent ceux de chez nous ?
Ici, où coulent légers des jours chantants et heureux, insouciants d’être de
tant de biens rassasiés ;
Est-ce qu’ils savent qu’il y a peu, chez toi, en ton pays de l’Est antique si
longtemps secret et si faussement rénové...
Que parfois, un matin blême et glacé te trouvait, frêle silhouette
fantomatique, dans l’hiver immobilisé par le givre fixé,
Agrippée aux aiguilles du temps engourdi, sur l’hypothétique et désert quai
d’une gare sans nom, sans l’évidence d’un bâtiment...
ou d’une architecture autre que celle des grands arbres fantasmagoriques,
empesés du blanc manteau hivernal et hérissés des pointes translucides et
acérées du gel cristallin de la nuit ;
Pas même un abri, une hutte pour te cacher du vent.
Ce vent terrible dont furieuses les bourrasques balayent rageusement le sol
étouffé de neige poudreuse et scintillante,
Qui, en hurlant, soulèvent des milliers de flocons durcis pour te fouetter, te
griffer le visage rosi et, sans répit, attaquer ton corps gracile et vulnérable
comme des loups d’obscurité et de désespérance plantant impitoyables, leurs
crocs de marbre jusqu’à tes os de tendresse, jusqu’à ton âme angoissée de
solitude matinale et glacée.
Savent-ils ceux d’ici, que ces misérables et fréquent matins te connaissent
:
Souvent harassée de pénibles soirées d’ouvrages, de veilles laborieuses pour en
ironique détente que de t’occuper encore à confectionner d’humbles biens,
qu’au marché noir, noir comme le pain du pauvre, noir comme la honte, noir
comme le sempiternel mensonge officiel, noir comme la misère partagée,
suffiront à peine à te donner le dérisoire ajustement d’un salaire de
tristesse.
Savent-ils que tes nuits n’ont pas même le luxe de s’orner de rêves, pas même
de cauchemar évanescent de ce que tu ne les aurais parcourues que pour
seulement étudier encore et encore,
jusqu’à l’abandon contraint de lassitude extrême te laissant enfin gisante en
la cruelle précarité d’une ou deux heures volées, sinon oubliées... de ta
nocturne vigilance.








